Décryptage

Mais pourquoi Netflix est-il si obsédé par les séries hot ?

05 mars 2026
Par Melissa Chevreuil
“Le délicieux professeur V. (Vladimir)”, le 5 mars 2026 sur Netflix.
“Le délicieux professeur V. (Vladimir)”, le 5 mars 2026 sur Netflix. ©Netflix

Depuis son lancement, la plateforme de Los Gatos n’a jamais cessé de multiplier les productions aux scènes toujours plus provocantes. 2026 n’échappe pas à la règle avec la série Le délicieux professeur V., qui se veut des plus… sulfureuses. Alors quoi, le sexe ne serait-il qu’un simple argument de vente parmi tant d’autres ? Peut-être, mais il y a d’autres ressorts à explorer.

« J’pense Netflix meurt s’ils sortent pas une série bien gênante basée sur le sexe au moins une fois par an. » Ce commentaire fait suite à un visuel assez explicite publié sur l’Instagram de Netflix autour de la promotion de la fiction Le délicieux professeur V. Le pitch ? Une professeure de littérature, campée par Rachel Weisz (La momie, Désobéissance), tombe sous le charme d’un nouveau collègue, à qui Leo Woodall (Un jour, The White Lotus) prête ses traits. Alors que son mariage et sa carrière sont au point mort, le crush de l’enseignante vire rapidement à l’obsession.

Le délicieux professeur V.©Netflix

La plateforme de streaming nous promet une nouvelle série scandaleuse et riche en scènes au fort potentiel érotique. La preuve avec ledit visuel qui l’accompagne : une main féminine qui semble pénétrer de manière suggestive les pages d’un livre. Si le fameux commentaire, qui représente sans doute une intuition collective, est peut-être fait avec humour, il n’empêche qu’il vise plutôt juste. Sur Netflix, l’érotisme n’est pas un accident, mais un rendez-vous annuel, voire mensuel, au gré de l’agenda des sorties, comme quelque chose de très ritualisé.

Une simple stratégie marketing ?

Évidemment, il serait tentant et facile de tout mettre sur la stratégie marketing. Le sexe fait débat, le débat nourrit l’algorithme. Les commentaires et tweets effarouchés font grimper les vues. La transgression pourrait bien ne plus être réfléchie, mais un simple calcul pour gagner en buzz et donc en visibilité. Le buzz n’est pas tant un effet… que le produit lui-même, pour provoquer, certes, de l’inconfort, mais surtout de l’engagement.

Enfin, ça, c’est sans compter sur l’opinion de Florian Ques, journaliste culture pour Têtu : « Je dirais que ça a davantage à voir avec la stratégie globale de Netflix, qui est de n’avoir… aucune ligne éditoriale. La plateforme produit en masse des contenus avec une variété large pour s’adresser au plus grand nombre d’abonnés. Au vu de l’engouement et de la demande de “séries sexuelles”, sans doute à mettre en lien avec l’essor de la dark romance du côté de la littérature [Notez bien cet élément, nous y reviendrons plus tard, ndlr], il n’est pas étonnant de voir la plateforme se positionner également sur ce créneau-là. »

Une simple provocation gratuite ?

Il faut pourtant se rappeler que Netflix s’est très rapidement positionnée sur le créneau du sexe quasi explicite, dès ses balbutiements. Peut-on parler de provocation, déjà à l’époque d’Orange Is the New Black, sortie en 2013 ? Peut-être. Mais commencer un programme par une scène de sexe sous la douche entre deux femmes, et de surcroît sans male gaze, reste du domaine du manifeste politique. Toutes les autres scènes hot de la série carcérale seront de la même teneur et servent avant tout un propos politique et émancipateur plus qu’un simple fan service.

Et on ne peut nier l’importance et l’héritage de l’entreprise à ce sujet, notamment avec le trop rapidement sacrifié Sense8 (2015-2018) des sœurs Wachowski. Ses scènes d’orgie, montrant surtout de l’amour plus que du fantasme, brillaient par leur représentation : toutes les origines, identités et orientations étaient alors en communion.

« Sense8avait cette particularité, de par son pitch de science-fiction, de représenter une véritable fluidité dans la sexualité, ce qui était assez étonnant pour l’époque, se rappelle Florian Ques. Sa scène d’orgie restera dans les esprits longtemps, mais beaucoup se rappellent de cette scène pour sa symbolique – une vraie cohésion humaine et charnelle –, non pas comme d’une scène tapageuse conçue pour exciter le public. »

Sens 8.©Netflix

Même dans sa très niaise et faussement sulfureuse série Sex/Life (2021-2023), Netflix apporte un peu d’innovation. Qu’on soit fan ou pas, il faut admettre que rares sont les programmes mettant en scène les aventures sexuelles de quadragénaires sans que cela soit une problématique scénaristique majeure. L’actrice Sarah Shahi (The L Word) n’est pas une Carrie Bradshaw : elle n’est pas aussi jeune que l’héroïne de Sex and the City, pas aussi « universelle » (la comédienne est d’origine iranienne et espagnole, et toute forme de représentation est toujours la bienvenue, surtout aux États-Unis).

Mais voilà, parfois, Netflix se perd : on pensera alors évidemment au cas Elite, souvent comparé, à tort ou à raison, à une Gossip Girl à la sauce ibérique. Chaque saison proposait son lot de scènes de sexe, pas toujours du meilleur goût. Si bien que peu de spectateurs peuvent rappeler les intrigues ou les twists. Mais d’aucuns n’auraient pas de mal à évoquer au moins une scène transgressive, certes inutile dans le scénario, mais ô combien mémorable dans l’imaginaire collectif.

Elite, saison 3.©Netflix

« Sense8, c’est tout le contraire d’Elite qui, pour le coup, incluait beaucoup de scènes de sexe qui ne disaient pas grand-chose des personnages et servaient davantage d’aimant à buzz – même si, oui, elle a apporté de véritables images sur ce qu’est le sexe queer (gay/lesbien/trans). » Comme si la plateforme se cachait désormais derrière sa cape non pas d’invisibilité, mais d’inclusivité pour nous servir, à chaque nouveau programme, de quoi faire parler, cogiter, fantasmer.

La riposte se cache dans la fanfiction

On pourrait alors se demander comment répliquent les concurrents face à ce déferlement d’érotisme toujours plus provocant. Et justement : pendant ce temps, l’une des plus grandes plateformes rivales, alias Prime Video, n’est pas en reste. Le service estampillé Amazon mise sur le sexy, mais d’une manière différente, usant jusqu’à la corde le juteux business de la fanfiction et des adaptations puisées dans le BookTok ou Wattpad.

À contre-sens.©Prime Video

Figure de proue de cette stratégie : la saga À contre-sens. Mais aussi Culte ou The Idea of You. C’est simple, au cours d’une présentation mondiale le 12 février 2026, Prime Video a annoncé le lancement d’une dizaine de productions orientées romances « young adult », à l’instar de Campus Drivers en France, adapté des livres de C.S. Quill. Qu’importe la série ou le film que vous lancez sur votre écran, les codes sont peu ou prou toujours les mêmes : des relations déséquilibrées, des hommes remplis de fêlures et de turpitudes, des obsessions très idéalisées.

Toutefois, ce dernier thème, la firme de Los Gatos ne le connaît que trop bien. C’est un fait : les fixettes maladives façonnent la colonne vertébrale de plusieurs des séries phares signées Netflix. Et c’est peut-être là où le bât blesse, et où un sentiment de lassitude et d’inconfort peut se faire ressentir. Évidemment, on ne peut pas ne pas citer You, lancée en 2018, qui narre les tribulations de Joe Goldberg, libraire pseudo-torturé jonglant avec les obsessions.

You, saison 5.©Netflix

Joué par le charismatique Penn Badgley, inoubliable stalker dans Gossip Girl, le personnage principal a souvent été romancé par la mise en scène, le montrant à certains égards comme un boyfriend a minima agréable et poétique. Si bien que certains spectateurs justifiaient parfois certains meurtres commis. Et on peut les comprendre : face à une érotisation du danger d’un côté, et à une ambiguïté morale évidente de l’autre, le spectateur est aisément coincé quelque part entre répulsion et… sordide attraction.

« Sans doute qu’il y a cette part de fascination quand on est face à des personnages qui sont loin de notre réalité et qui se permettent des comportements que l’on ne se permettrait jamais dans la vie de tous les jours, commente Florian Ques. Dans le cas de You, il y avait aussi cette curiosité jusqu’au-boutiste où on se demande quelles nouvelles limites allait franchir le personnage au fur et à mesure des saisons. »

You, saison 5.©Clifton Prescod/Netflix 2025

On pourrait alors facilement en conclure que Netflix se mord la queue, que l’obsession, le sexe et les moments « choc » qui en découlent ne sont devenus qu’une simple routine recyclée ad nauseam, et plus tant un thème à explorer et analyser. Juste une recette marketing et narrative aussi paresseuse qu’efficace, qui trouvera toujours son public… jusqu’à sa lassitude extrême. Mais ce serait oublier que la plateforme de streaming a encore des choses à nous dire, et que le sexe peut aussi être un miroir que l’on ne voudrait plus voir plutôt qu’un simple argument de vente.

Netflix a encore de vraies choses à dire

Ce tour de force est notamment dû au succès surprise de Mon petit renne, sorti en 2024, et narrant justement et intelligemment une obsession – celle de Martha pour le barman Donny, inspirée de l’histoire véritable de l’humoriste Richard Gadd. Alors oui, la fiction n’est pas hot ou romantique et n’a jamais été estampillée comme telle dans le catalogue. Mais elle a bien été le sujet d’un puissant bouche-à-oreille pour ses scènes de sexe, dont plusieurs non consenties et montrées avec un grand réalisme, presque brutal, ce qui jure avec l’érotisme léché de la plupart des programmes cités plus tôt.

Dans Mon petit renne, ce n’est pas fantasmé ou nuancé, et ça ne sert pas à faire avancer le scénario de manière artificielle, comme un plot twist placé volontairement avant le générique de fin, à la manière d’une You ou Elite. Au contraire. Il s’agit davantage de parler de confusion, de domination. Du besoin d’être vu, admiré, aimé et validé.

Ces moments sont fortement dérangeants et provoquent le malaise du spectateur, mais c’est intentionnel. Comme si le programme voulait défier celui qui le regarde, lui demandant pourquoi il est tantôt si à l’aise avec les scènes d’intimité malsaines et glamourisées de You, mais si déstabilisé par des scènes plus crues et vulnérables. Preuve que le vrai sujet n’est pas tant le rapprochement physique à l’écran, mais ce qu’il dit de notre époque.

Mon petit renne.©Netflix

Oui, aujourd’hui, on parle beaucoup plus librement de désirs et de sexualités – ou même des sexualités, tant elles sont différentes et méritent toutes leurs représentations à l’écran. Mais le consentement intérieur, la solitude, la fragilité qu’elle suscite parfois, semblent rester parmi les tabous ultimes.

Si Mon petit renne et d’autres séries aux scènes parfois touchy dérangent, est-ce parce qu’elles osent aller loin ou parce qu’elles nous ressemblent ? Et si Netflix continue d’en produire, est-ce pour nous choquer gratuitement et provoquer la viralité, ou pour nous imposer le reflet de nos contradictions, notre voyeurisme et nos propres zones d’ombre ? À vous de forger votre propre avis.

À partir de
20€
En stock
Acheter sur Fnac.com

À lire aussi

Article rédigé par