Critique

Le délicieux professeur V., ou les illusions du désir

05 mars 2026
Par Louise Lepense
“Le délicieux professeur V.”, le 5 mars 2026 sur Netflix.
“Le délicieux professeur V.”, le 5 mars 2026 sur Netflix. ©Netflix

Avec Rachel Weisz et Leo Woodall en tête d’affiche, la nouvelle série de Netflix observe les déséquilibres intimes et sociaux d’un campus américain à travers une fiction subtile, attentive aux contradictions plutôt qu’aux certitudes.

Il suffit parfois d’un regard pour fissurer une existence. D’autant plus lorsqu’il s’agit de celui, bleu et perçant, de Leo Woodall, suave, chaleureux, parfois brûlant. Après s’être fait remarquer – à très juste titre – dans l’adaptation Netflix d’Un jour, aux côtés d’Ambika Mod, l’acteur britannique prête cette fois ses traits à Vladimir dans la série éponyme – rebaptisée en France par le titre bien moins subtil Le délicieux professeur V.

Disponible le 5 mars, cette production en huit épisodes transforme un campus en laboratoire du désir, du pouvoir et de l’illusion. Adaptée du roman de Julia May Jonas (2022), elle avance moins comme un récit romantique que comme la lente autopsie d’une obsession. Singulière, intrigante et, dans l’ensemble, réussie.

Quelle est l’histoire du Délicieux professeur V. ?

La série s’ouvre sur une affaire universitaire : un professeur fait l’objet de plaintes déposées par d’anciennes étudiantes avec lesquelles il a entretenu des relations sexuelles, consenties, mais désormais relues au prisme d’un rapport d’autorité contesté. Mais le récit s’intéresse moins aux faits qu’à leurs répercussions, et le regard se centre sur celle qui en subit, aussi, les conséquences : son épouse.

Le délicieux professeur V.©Netflix

Professeure de littérature installée, la narratrice – dont le prénom ne sera jamais révélé – voit son existence se déliter. Son mariage ouvert, longtemps vécu comme un espace de liberté partagé, révèle ses failles lorsque ses règles se heurtent au regard extérieur. Tandis que l’université enquête et que les murmures circulent, elle devient malgré elle un sujet d’observation. On attend d’elle une posture, une réaction, un rôle à tenir face à un scandale qu’elle refuse d’assumer.

Le délicieux professeur V..©Netflix

C’est alors qu’apparaît Vladimir. Nouvel enseignant, jeune, écrivain charismatique, il fait d’abord l’objet d’une curiosité intellectuelle avant de devenir le point de fixation d’une vie en quête d’échappatoire. Le show évite le cliché de la romance tardive : « Vlad » agit surtout comme un perturbateur et un révélateur. Sa présence déplace le centre du récit du scandale vers l’intimité, brouillant peu à peu la frontière entre attraction réelle et projection mentale – un glissement que la mise en scène entretient avec une ambiguïté bien menée.

Regarder droit dans la caméra

Si le scénario ne réinvente rien, Le délicieux professeur V. sait au moins où se joue son intérêt : dans sa manière de raconter, avec l’usage du face-caméra, véritable arme du récit. À la manière de ce qui faisait la force de l’excellente Fleabag, la narratrice regarde la caméra, commente sa vie et embarque le spectateur. Même frontalité, même malaise délicieux : on ne regarde plus une histoire, on se retrouve coincé dedans.

Le délicieux professeur V..©Netflix

Et ça fonctionne. Parce que ce dispositif n’a rien d’un gimmick destiné à donner un vernis de modernité. Il ouvre l’accès à un esprit en surchauffe, qui pense trop (et fantasme trop ?). Réalité et imagination finissent par circuler sur le même plan. Les fantasmes surgissent comme des évidences, les pensées débordent et la série trouve là son véritable terrain de jeu : une comédie noire du désir, inconfortable juste ce qu’il faut pour rester déconcertante.

Rachel Weisz au bord du vertige

Encore fallait-il une actrice capable de soutenir le dispositif. Star de La momie, remarquable dans La favorite, Rachel Weisz relève le défi. Elle prête à son personnage une instabilité bien maîtrisée, oscillant entre lucidité mordante et aveuglement volontaire. Son jeu capte le désir féminin – à un âge où il devient parfois socialement invisible. Ni héroïne tragique ni victime exemplaire, elle avance à tâtons, parfois ridicule, souvent contradictoire, toujours profondément humaine.

Le délicieux professeur V..©Netflix

Face à elle, Leo Woodall évite le piège du fantasme évident et offre un personnage plus ambigu qu’il n’y paraît. Vladimir n’est ni un prédateur ni un sauveur romantique. Il écoute, observe, sourit et laisse les autres projeter sur lui ce qu’ils veulent y voir. La série entretient longtemps cette incertitude : est-il réellement attiré par elle ou devient-il simplement le support de ses propres désirs ? Ce flou constant nourrit le récit bien plus efficacement qu’une romance assumée.

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Autour d’eux, John Slattery (Mad Men) incarne un mari dont la désinvolture finit par agacer autant qu’elle trouble. Difficile de savoir s’il est réellement en faute ou simplement incapable d’assumer ses responsabilités. Comme la narratrice, il esquive plus qu’il n’affronte, et la série le montre souvent à travers son regard à elle : charmant, irritant, jamais tout à fait lisible.

Couples, désir et zones grises

Au fond, Le délicieux professeur V. vaut surtout pour les questions qu’elle pose sur les relations humaines, toutes traversées ici par un chaos où rien ne va vraiment de soi. Couples, désirs, rapports de pouvoir : chaque lien vacille et le show a l’intelligence de ne jamais forcer de réponse. Bien filmé, porté par une mise en scène inventive, une bande-son efficace et des interprétations justes, il avance sur une ligne étrange, quelque part entre comédie acide et drame intime.

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