Pêcheresses nous a conquis par son récit vibrant et sa réalisation pop et acidulée. Entre drame et comédie, la série porte un message de sororité universel. Sa créatrice, Charlotte Sanson, nous livre les secrets de fabrication de ce petit bijou sériel.
La complicité entre vos actrices crève l’écran. Comment avez-vous réussi à créer cette safe place sur le plateau ?
J’ai moi-même vécu dans un foyer de jeunes filles il y a longtemps, et ce lieu m’a profondément marquée pour son côté cocon : cet entre-soi féminin très protecteur, très safe, avec des bonnes sœurs qui avaient un rôle assez maternant. J’ai voulu recréer cette idée dans Pécheresses, à la fois dans l’écriture et dans la manière dont on a préparé la série.
J’ai d’abord cherché à former un groupe qui avait un vrai potentiel d’amitié. Je n’ai pas été déçue : elles se sont tout de suite entendues. Et puis, côté technique, j’ai aussi cherché à former une équipe majoritairement féminine, avec des techniciennes et des cheffes de poste, pour que les comédiennes se sentent à l’aise avec nous. L’idée, c’était que cette “bande de filles” existe aussi derrière la caméra.
Pour que leur amitié se voie à l’écran, on a passé énormément de temps ensemble, les quatre comédiennes principales et moi, pour répéter. Comme le planning de tournage était très serré, il fallait aller vite sur le plateau ; ces répétitions leur ont permis de vraiment se connaître. Leur lien a dépassé mes espérances : elles sont restées de grandes amies. C’était magnifique de voir cette sororité, que j’ai connue il y a 20 ans, renaître sous mes yeux avec ces jeunes actrices.

Vous avez effectivement fait le choix d’une équipe majoritairement féminine – que ce soit devant ou derrière la caméra. Est-ce que cela change radicalement l’atmosphère d’un tournage ?
Je dirais que oui. Nous n’étions pas en non-mixité totale, il y avait aussi quelques chefs de poste masculins, mais je me suis entourée de personnes très bienveillantes et douces. Le fait qu’il y ait une majorité de femmes a contribué à créer cette atmosphère.
Surtout, toutes les personnes impliquées étaient là au service du propos de la série. Il y avait quelque chose à défendre collectivement, et cette union avait du sens. C’était ma première réalisation, donc je ne peux pas vraiment comparer avec d’autres types de plateaux. Je n’ai pas suffisamment expérimenté d’équipes majoritairement masculines pour porter un jugement. Mais pour ce projet précis, cette configuration s’imposait.
On vous connaissait effectivement comme scénariste, notamment pour Les 7 vies de Léa. Qu’est-ce que la réalisation vous a permis d’exprimer que l’écriture seule ne permettait pas ?
Le mélange des genres, notamment. Il y a une forme de comédie un peu décalée, avec des subtilités de ton qui ne sont pas toujours faciles à transmettre quand quelqu’un d’autre s’empare du texte. Parfois, avec certains réalisateurs ou réalisatrices, on est très connectés et le ton se transcende. Mais il arrive aussi que des choses se perdent en route, surtout quand on sort des codes habituels.
Pécheresses est assez hybride. Le ton évolue beaucoup au fil des six épisodes. Ce n’est pas forcément perceptible dès le premier, mais je voulais aller au bout de cette évolution. En réalisant moi-même, je pouvais tester, ajuster, voir ce qui fonctionne ou non, et aller au bout de mon idée.

Vous l’avez dit : vous avez vécu dans un foyer religieux à 18 ans. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour raconter cette histoire ?
En réalité, Pécheresses est mon tout premier projet de scénariste ! Mais, au début, je cumulais les difficultés : c’est dur de lancer une série quand on commence, d’autant que je suis autodidacte. Heureusement, le projet a reçu des soutiens précieux (Fondation Lagardère, Villa Albertine, CNC). À chaque fois que je le reprenais, une petite lumière me disait de continuer.
Le marché a aussi beaucoup évolué au fil du temps. Il y a quelques années, le format 26 minutes était confidentiel et le fait de n’avoir que des filles à l’écran était perçu comme un problème. Aujourd’hui, c’est devenu un argument marketing pour vendre la série. Et puis, le succès des 7 vies de Léa m’a donné une crédibilité qui a facilité les choses.
La série fourmille de détails très réalistes. Quelles situations sont inspirées de votre propre vécu ?
Il y a des petits éclats de réalité partout, et ce sont souvent les choses les plus anodines qui sonnent le plus juste. L’épidémie de vols de yaourts ? C’est du vécu, et j’en ai moi-même été victime ! La jeune fille qui répète pour la Star Ac’ dans la chapelle avec l’aide d’une bonne sœur, c’est aussi du vécu.
L’idée de déguiser un garçon pour le faire entrer au foyer : c’était presque une légende urbaine à l’époque, mais nous l’avons fait, et il a réussi à entrer. Sans vous spoiler, tout l’épisode 4 est quasiment entièrement tiré de souvenirs : faire le mur, escalader, rester coincées dehors. Quant aux personnages, ce sont des mélanges entre moi, mes amies et des problématiques plus contemporaines. Mais les petites péripéties du foyer, l’attitude de certaines religieuses, tout ça, c’est très inspiré du réel.

La question de l’identité et de l’avenir est centrale dans votre série. Ces sujets étaient-ils des sources d’angoisse pour vous aussi, à 18 ans ?
Oui, énormément. C’était même l’un des moteurs du projet : parler de cette peur de décevoir son entourage en assumant qui l’on est, que ce soit sur la sexualité, le genre ou les études. C’est l’âge où l’on s’éveille politiquement, où l’on réalise ce qui ne va pas dans le monde. Et je pense que cette inquiétude est encore plus vive aujourd’hui avec le durcissement du climat politique et l’urgence écologique.
Le personnage de Cassidy a un rapport très particulier à la spiritualité. Quel message vouliez-vous transmettre à travers elle ?
Je vois une vraie différence entre ma génération et celle que je raconte. J’ai grandi dans une période où la laïcité était très affirmée et où l’on parlait peu de religion. Aujourd’hui, je perçois chez les jeunes une envie de se réapproprier la spiritualité de manière plus personnelle et souvent joyeuse, presque comme une facette de leur identité.

Ça me semblait donc intéressant d’explorer cette question dans un monastère, lieu évidemment imprégné de religion. Qu’elles puissent y parler de spiritualité comme elles parlent d’amour ou d’amitié me paraît juste et touchant. Chaque génération se réapproprie ce que la précédente a rejeté. Et dans un contexte difficile, il est logique de chercher des repères, quelque chose qui nous rassure ou nous dépasse.
Vous abordez aussi le harcèlement en ligne à travers les lives Twitch des héroïnes. Quel est votre propre rapport aux réseaux sociaux ?
J’ai longtemps été anti-réseaux sociaux. Je ne m’étais inscrite ni sur Facebook ni sur Twitter, parce que j’avais subi du harcèlement scolaire étant très jeune. Je me méfiais d’Internet comme d’un lieu potentiel de harcèlement. Malheureusement, la suite m’a donné raison. Les jeunes femmes sur Twitch ont subi des campagnes de harcèlement massives ces dernières années. J’avais écrit cette intrigue assez tôt, et la réalité a rattrapé la fiction. J’ai été choquée par l’ampleur du phénomène.
Cela dit, je ne voulais pas être manichéenne. Les réseaux permettent aussi des choses formidables : je passe moi-même des heures à écouter des émissions sur Twitch, à apprendre, à découvrir. La circulation des savoirs est exceptionnelle. Les jeunes générations s’y transmettent énormément de choses, y compris politiquement. Je voulais montrer les communautés bienveillantes, mais aussi rappeler que Cassidy est mineure, qu’il y a des choses qu’elle ne devrait pas faire, et que tout n’est pas positif. À mes yeux, le meilleur et le pire coexistent sur ces réseaux.

L’une des forces de cette série, c’est la galerie de personnages que vous avez su créer. On y rencontre des jeunes femmes très différentes et pourtant très réalistes. Avez-vous la sensation que les adolescentes sont – enfin – mieux représentées dans les séries ?
Le réalisme est une notion piégeuse. Une série comme Euphoria peut sembler réaliste, mais les curseurs sont poussés à l’extrême. Elle est magistrale dans sa mise en scène, mais je trouve parfois très dur de regarder des adolescentes souffrir autant.
On a aussi reproché à Skins de trop mettre en valeur les excès. Moi, j’ai cherché quelque chose de plus doux, plus apaisé. Même sur la sexualité, je voulais rester dans la délicatesse. C’était ma première réalisation, avec des comédiennes très jeunes. Je ne voulais mettre en difficulté ni celles qui la font, ni celles et ceux qui la regardent.
Ça me tenait à cœur de proposer une série délicate. Montrer des adolescentes dans leur quotidien, parler d’amour avec douceur, sans scènes gratuites. On peut raconter des choses puissantes sans aller dans l’excès.