Jadis reléguées au rang de nanars et de productions fauchées, les adaptations de jeux vidéo ont regagné leurs lettres de noblesse depuis 2020.
Introduction
Dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000, une vague de projets d’adaptation de jeux vidéo envahit Hollywood. Super Mario, Street Fighter ou encore Mortal Kombat déboulent sur les écrans et multiplient les semi-échecs, voire les catastrophes industrielles. Trente ans plus tard, cette première vague alimente surtout les podcasts et vidéos YouTube consacrés aux « nanars ».
Dans la décennie suivante, ce type de projet se cantonne presque entièrement aux films d’animation pour enfants (parfois réussis, à l’image des films Pokémon) et à des productions ultrafauchées conçues directement pour le marché de la vidéo. On pense ainsi aux innombrables productions du réalisateur allemand Uwe Boll, produisant à la chaîne des adaptations d’Alone in the Dark, Postal ou encore BloodRayne. Les exceptions se comptent alors sur les doigts d’une main et se réduisent souvent à quelques sympathiques séries B japonaises, comme Ace Attorney de Takashi Miike et au Silent Hill de Christophe Gans. Cependant, depuis dix ans, ce type d’adaptation semble être devenu un incontournable des blockbusters sériels et cinématographiques.
Un public considérablement élargi et les moyens qui vont avec
Pour comprendre le succès des productions actuelles, ne serait-ce que par leur nombre (Sonic, Minecraft, Uncharted… Il ne se passe pas un mois depuis 2019 sans que de nouvelles sorties aient lieu), il faut percevoir que les adaptations de jeux vidéo s’adressent désormais à un public infiniment plus large que celles de la première vague.
Les premiers films adaptés de jeux étaient produits avec la perspective de séduire ce que l’industrie du cinéma considérait comme l’unique public friand de gaming : les enfants et le jeune public masculin fan de films d’action bas du front.

Il en résultait alors des productions pensées pour une audience restreinte : 100 % orientées action, tournées avec des stars plébiscitées par les adolescents et réalisées avec des budgets assez faibles, parfois sans souci particulier de respecter le matériau adapté. Une stratégie parfois payante sur le plan commercial : le Mortal Kombat de Paul Anderson en 1995 multiplie par six son budget très modeste de 20 millions de dollars au box-office. Mais ces quelques réussites financières s’accompagnent de très mauvaises critiques et écornent durablement l’image de ce type de projets.
Vingt ans plus tard, tout le monde joue aux jeux vidéo (ou du moins y est régulièrement exposé). Les grandes licences touchent un public plus large et génèrent des revenus considérables. Ceci fait du gaming la première industrie culturelle mondiale en termes de revenus. Soucieux de ne plus déléguer leurs licences à de simples faiseurs, leurs propriétaires supervisent désormais de près des productions beaucoup plus ambitieuses, à l’image du dessin animé Super Mario Bros., le film, directement coproduit par Nintendo et Universal.
Triomphe critique et commercial de 2023 réalisé par le studio d’animation franco-américain Illumination, le film sera ainsi la première adaptation de jeu vidéo à passer la barre du milliard de dollars de recettes. Sa suite, The Super Mario Galaxy Movie devrait logiquement suivre la même trajectoire en avril prochain.
La série télévisée, nouvel eldorado
Autre facteur de renaissance du genre : le poids considérable pris par les séries télévisées depuis deux décennies, et l’importance des plateformes de SVOD dans cette économie du petit écran. Netflix, HBO Max, Amazon Prime… Tous les acteurs du milieu cherchent depuis dix ans à sécuriser un maximum de licences extrêmement connues du grand public pour fidéliser les abonnés. C’est ainsi que, loin des premières tentatives grotesques d’il y a 30 ans, comme la série animée Princesse Zelda de 1989 ou des essais confidentiels comme Red vs. Blue, qui adaptait la saga Halo en 2003, les productions sérielles remarquées adaptant des jeux vidéo se multiplient.
Pour nombre de ces licences, basées sur des jeux longs avec des univers foisonnants, cela s’est révélé un format plus adapté qu’un long métrage. Ainsi, des films récents tirés de Monster Hunter ou de Borderlands ont peiné à retranscrire des univers complexes en une heure et demie à l’écran.
En revanche, des adaptations comme Fallout ou The Last of Us ont eu plusieurs saisons d’une dizaine d’épisodes pour le faire. Voire pour étendre largement l’univers du jeu d’origine, à l’image de la série animée polono-japonaise Cyberpunk: Edgerunners, dont le scénario sert à la fois de préquelle et de complément à l’univers du très populaire RPG Cyberpunk: 2077.
Les codes du jeu vidéo nourrissent Hollywood
Le dernier facteur expliquant la qualité de ces nouvelles adaptations tient sans doute au fait que les réalisateurs et les scénaristes eux-mêmes appartiennent à une génération de joueurs. Longtemps, le jeu vidéo a couru après les codes du cinéma et cherché à produire des mises en scène les plus proches possibles des canons hollywoodiens. Depuis une dizaine d’années, le phénomène inverse est tout aussi vrai : la grammaire vidéoludique (ainsi que celle issue des jeux de rôle sur table) est omniprésente au cinéma.

Des films comme Free Guys, Donjons & Dragons, l’honneur des voleurs ou encore Les Mondes de Ralph partent du principe que leurs spectateurs connaissent parfaitement les codes de la narration vidéoludique.
Le parallèle est similaire pour les feuilletons : il y a 20 ans, la série The Guild de Felicia Day était cantonnée à un public de gamers amateurs de web-séries très référencées. En 2026, les catalogues de SVOD mettent au contraire en avant à leur très large public des productions estampillées « joueurs » : Apple TV+ propose par exemple déjà quatre saisons de sa série Mythic Quest, dépeignant les déboires d’une société de création de jeux largement inspirée par les géants du secteur.
La tendance ne devrait d’ailleurs pas ralentir : portée par les succès des films Mario et Sonic et les dizaines de millions de téléspectateurs rassemblés par des séries comme Arcane, les projets d’adaptation à très gros budget n’ont jamais été aussi nombreux. Rien que pour 2026 sont attendues de nouvelles adaptations de Street Fighter, Mortal Kombat, Resident Evil et Devil May Cry, et une trentaine d’autres sont d’ores et déjà prévues pour 2027 et 2028.