Critique

Les orphelins : le prix Goncourt Éric Vuillard démystifie Billy the Kid

22 janvier 2026
Par Léonard Desbrières
Éric Vuillard signes “Les orphelins”.
Éric Vuillard signes “Les orphelins”. ©Joël Saget/AFP

Douze ans après Tristesse de la terre dans lequel il déconstruisait la légende Buffalo Bill, le prix Goncourt 2017 Éric Vuillard s’attaque à une autre figure de la conquête de l’Ouest : le plus célèbre des hors-la-loi, Billy the Kid. L’occasion de prendre le pouls d’une Amérique qui n’a cessé de réécrire son histoire pour servir sa mythologie.

Il y a quelque chose de fascinant à voir, au cœur de l’œuvre d’un grand écrivain, deux livres se répondre en écho, à plusieurs années d’intervalle. Cela prouve que notre homme n’a pas triché avec son lecteur et qu’il avance toujours avec les mêmes obsessions à la ceinture. Mais surtout, cela permet de mesurer le chemin parcouru, aussi bien par sa littérature que par le monde qu’il entend raconter.

Deux romans en miroir

En 2014, trois ans avant de se voir décerner le prix Goncourt pour L’ordre du jour, merveille de roman qui relatait plusieurs épisodes des prémices du Troisième Reich pour tenter de déceler les signes avant-coureurs de la tragédie à venir, Éric Vuillard publiait un court texte intitulé Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody. Un récit de 176 pages à la croisée de la biographie, de l’enquête historique et du roman-vrai, puisant dans les archives, dans l’iconographie et les rumeurs, qui chevauchait avec une seule idée en tête : déconstruire la légende de Buffalo Bill, cow-boy en veste à franges et créateur du « plus grand spectacle du monde », le Wild West Show.

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Douze ans plus tard, le voilà qui s’attaque à un nouveau mythe fondateur de l’Amérique, un hors-la-loi qui a alimenté les plus folles légendes : Billy the Kid (1859-1881). Les orphelins compte lui aussi 176 pages, tout pile, comme pour accentuer cette idée d’œuvre miroir. Comme pour symboliser, aussi, cet art de l’épure et du mot juste, dont Éric Vuillard s’est fait le maître, à rebours des romans-fleuves, bavards, qui envahissent les étals des librairies ou des films de trois heures qui sont devenus la norme dans nos salles de cinéma. Chaque phrase est pesée, claque comme un coup de révolver, on s’arrête souvent pour en griffonner une quelque part, comme si on voulait les capturer pour les collectionner. La patte Éric Vuillard est intacte et sied parfaitement à son entreprise. Un style fulgurant pour croquer une étoile filante du Far West.

Billy the Kid, la machine à fantasmes 

« Un homme dont il ne reste rien si on supprime tous les éléments qui ne sont pas certains. » Voilà ce que représente officiellement Billy the Kid dans l’histoire américaine. Quelques rares photos, armes à la main, et un procès-verbal, probablement falsifié, l’accusant d’un crime odieux sont les seules preuves authentiques de son passage sur terre. Assez pour faire du jeune garçon l’incarnation de la violence à l’œuvre dans la conquête de l’Ouest.

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Pour « se convertir à Billy » et « parler couramment le Kid », l’auteur nous invite à nous débarrasser des représentations fantasmées, celles diffusées notamment par le cinéma américain qui, dans ses fameux westerns, s’en est donné à cœur joie pour façonner les aventures d’un adolescent brutal et sanguinaire faisant régner la terreur à coups de colt. Kris Kristofferson dans Pat Garrett et Billy le Kid de Sam Peckinah (1973) ou encore Leonardo DiCaprio dans Mort ou vif de Sam Raimi (1995) interprètent de formidables personnages de fiction, mais sont les vecteurs de la machine à rêve hollywoodienne, qui se moque éperdument de la véracité historique.

Leonardo DiCaprio dans Mort ou vif.

De l’Amérique et de ses mythes

Sa naissance, trouble, à la fin de l’année 1859, à Manhattan ou Brooklyn, ses patronymes multiples, (McCarty, Antrim, Bonney), son premier larcin d’orphelin (voler du beurre pour se nourrir), son rôle supposé dans les tueries qui ont ravagé le comté de Lincoln, sa mort entourée de zones d’ombres… Pour approcher au mieux son sujet et tenter de retracer son parcours au plus près, Éric Vuillard convoque tous ceux qui ont un jour croisé la route du Kid. Son frère méconnu, Joseph, le bandit Jesse Evans qui lui a mis le pied à l’étrier, Pat Garrett, le shérif qui l’a assassiné avant d’écrire le livre qui l’a canonisé, sont tour à tour les témoins de la destinée fulgurante de celui que l’Amérique a consacré comme un as de la gâchette et un tueur sanguinaire alors qu’il n’était qu’un adolescent, un orphelin, tentant de survivre coûte que coûte dans un monde d’hommes sans foi ni loi.

Sans aller jusqu’à en faire un enfant de chœur, sans vouloir racheter son image à tout prix, Éric Vuillard pointe du doigt les failles d’un fantasme collectif qui dit tout de la manière dont les États-Unis façonnent leur mythologie. En évitant les discours préconçus et les analogies attendues, il frotte malicieusement le vernis apposé sur cette figure par une nation qui n’a cessé de réécrire son histoire à mesure qu’elle la faisait. L’idéal suprême de liberté, la figure idéalisée du self-made man, l’obsession viriliste pour la puissance, la violence qui s’est infiltrée à tous les niveaux d’une société brutale et fondamentalement inégalitaire, le rapport complexe à l’autorité, celui encore plus complexe à la vérité : en filigrane de cette vie reconstituée, Les orphelins nous donne, l’air de rien, du grain à moudre pour penser l’Amérique d’aujourd’hui, gouvernée par Trump et sa horde sauvage.

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