Critique

Nos âmes d’enfants : mon oncle d’Amérique

27 janvier 2022
Par Félix Tardieu
Joaquin Phoenix et Woody Norman dans "Nos âmes d'enfants"
Joaquin Phoenix et Woody Norman dans "Nos âmes d'enfants" ©Metropolitan FilmExport

Mike Mills, le réalisateur de Beginners (2010) et 20th Century Women (2016), conte dans Nos âmes d’enfants le road trip initiatique d’un journaliste et de son neveu à travers les États-Unis où l’écoute de l’autre constitue le coeur de la bataille.

Johnny, journaliste radio, sillonne les États-Unis pour interroger la jeunesse du pays sur le monde de demain. « Quand tu penses à l’avenir, qu’est-ce que tu imagines ? ». À l’écoute de la nouvelle génération, Johnny, interprété généreusement par Joaquin Phoenix – son premier rôle depuis le succès mondial de Joker (Todd Philipps, 2019), qui lui a valu l’Oscar du meilleur acteur -, doit cependant veiller sur son neveu Jesse pour quelques jours, le temps  que Viv, la soeur de Johnny (Gaby Hoffmann), s’occupe du père instable de Jesse (Scoot McNairy), qui vient de déménager à Oakland. Réunis le temps de quelques scènes, Johnny et Viv passeront l’essentiel du film à distance, à discuter de l’éducation de Jesse tout en réparant leur relation abîmée. 

D’abord déstabilisé par l’arrivée de cette « anomalie » dans sa vie solitaire et dépressive, Johnny noue peu à peu un lien très fort avec Jesse, au fil de leurs conversations, de leurs escapades dans les rues de New York, Los Angeles et La Nouvelle-Orléans. Avec Nos âmes d’enfants (C’Mon c’mon en version originale – on excusera la traduction hésitante) Mike Mills livre une sorte de roman d’apprentissage cinématographique, touchant par sa confidentialité, prévisible mais délicat dans sa manière d’inverser les rôles de la figure paternelle et de l’enfant. En fin de compte, Johnny ressortira grandi de ce temps passé avec Jesse, dont la clairvoyance et la maturité scintillent à l’écran.

Joaquin Phoenix (Johnny) et Woody Norman (Jesse) dans Nos âmes d’enfants ©Metropolitan FilmExport

La vie devant soi 

Dans ses deux précédents longs-métrages, Mike Mills s’intéressait déjà à la rencontre des générations, comme un irrépressible besoin de capter, à travers l’objectif de la caméra et par l’art du montage, les émanations invisibles de la filiation. Dans Beginners (2010), Mike Mills s’inspirait de sa propre biographie pour explorer la relation d’un fils (Ewan McGregor) et d’un père (Christopher Plummer) annonçant son homosexualité quelques années seulement avant sa mort. Puis dans le sublime 20th Century Women, le réalisateur américain mêlait une fois de plus le récit de soi et la fiction en rendant le plus beau des hommages à sa mère à travers le personnage émancipé d’Annette Bening, entourée par de beaux personnages féminins portés par Greta Gerwig et Elle Fanning. Placé à chaque fois du point de vue du fils – Ewan McGregor dans l’un, le jeune Lucas Jade Zumann dans l’autre -, sa perception du monde était appelée à se transformer au contact de ces figures parentales inspirantes. Mike Mills découpe alors ses films comme d’immenses collages de souvenirs, reliés par le biais d’un montage défiant les temporalités et délesté de la structure d’un scénario classique.  

Nos âmes d’enfants vient en quelque sorte clore cette trilogie de la parentalité en prenant cette fois-ci sa source dans la relation de Mills – dont Joaquin Phoenix est ici l’alter égo – avec son propre fils. Avec un naturel déconcertant, Woody Norman, dont le personnage est fortement inspiré par Alice dans les villes (1974) de Wim Wenders, fait jeu égal avec Joaquin Phoenix et offre à l’acteur expérimenté la possibilité de se replonger dans son propre moule d’enfant-acteur. Entrecoupée des vraies interviews d’adolescents conduits par Johnny à l’aide de Roxanne (incarnée par Molly Webster, correspondante star de la station de radio new-yorkaise WNYC), la relation entre les deux comédiens s’intensifie à mesure que la parole se libère, que les émotions affleurent et que les histoires se racontent. Chaque soir, une fois Jesse endormi, Johnny prend le micro et se raconte les enseignements de la journée, comme pour documenter une partie de lui-même, laisser la trace d’une relation en construction. Le film alterne alors les scènes intimistes, où Jesse n’hésite pas à pousser son oncle dans ses retranchements (avec cet étonnant franc-parler qu’ont certains enfants), et le portrait brièvement esquissé d’une jeunesse américaine qui semble bien plus concernée par l’avenir que ne le sont ses aïeuls. L’intervieweur devient alors peu à peu l’interviewé, Johnny prêtant son matériel d’enregistrement à Jesse, émerveillé par la découverte sonore du monde qui l’entoure. 

Joaquin Phoenix (Johnny) et Woody Norman (Jesse) dans Nos âmes d’enfants ©Metropolitan FilmExport

Formellement, on peut néanmoins s’interroger sur ce que le noir et blanc concocté par Robbie Ryan – le directeur de la photographie oscarisé de La Favorite (Yorgos Lanthimos, 2018), qui nous avait plutôt habitué à des films explosant de couleurs comme American Honey (2016)apporte au propos du film. Ce choix chromatique, mièvre et quelque peu sentencieux, est peu tranchant et semble plutôt desservir l’ancrage réaliste du film. Il facilite certes l’homogénéité entre différentes strates – la fiction d’une part, les personnages, l’intemporalité, les interviews d’autre part, le brouhaha des villes, la réalité du monde – mais ne manifeste pas grand chose d’autre qu’une velléité auteuriste. D’autre part, Mills ne peut s’empêcher de basculer dans la citation directe, la voix-off de Joaquin Phoenix débitant des extraits d’essais de Kirsten Johnson ou Jacqueline Rose pour donner des clés d’analyse au spectateur – lourdeurs théoriques qui amputent parfois le film de son insouciance et de sa légèreté. 

Mais pris dans sa globalité, Nos âmes d’enfants reste agréablement éthéré, les quelques lents travellings sur lesquels se superposent les voix-off épousant avec parcimonie l’évocation d’un souvenir ou d’un état émotionnel. Le noir et blanc offre ainsi de très beaux tableaux des villes américaines, New-York et sa verticalité assommante, Los Angeles et ses contrastes saisissants, La Nouvelle-Orléans et son atmosphère changeante. Le plus intéressant reste sans doute le lien de Johnny et Viv, amené à se consolider à travers les flashbacks et les conversations téléphoniques imposées par la distance entre les personnages. Au cinéma, cette voix de l’autre côté du téléphone a soudainement un visage, une écoute : la distance abolie par le montage, Viv et son frère se confessent, se pardonnent, tout cela grâce à celui qui dort tranquillement dans un coin et qui au fond sait que c’est de lui dont on parle.

Nos âmes d’enfants de Mike Mills – avec Joaquin Phoenix, Woody Norman, Gaby Hoffmann, Scoot McNairy – 1h48 – En salles le 26 janvier 2022

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste
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