Avis aux amateurs de café, de tartes à la cerise et d’expérience inoubliable : à compter du 8 janvier, Arte propose l’intégrale de Twin Peaks. La fiction culte de David Lynch, qui a révolutionné le monde des séries au début des années 1990, a-t-elle conservé toute son aura ? Une chose est sûre, à Twin Peaks, les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent être…
« C’est comme si je faisais le plus beau des rêves et le plus terrible des cauchemars en même temps. » Les mots de Donna (Lara Flynn Boyle) à sa mère résument parfaitement l’état émotionnel dans lequel nous plonge le visionnage de Twin Peaks, série diffusée pour la première fois en 1990 sur ABC, composée de deux saisons initiales, puis d’une troisième diffusée en 2017.
Bienvenue à Twin Peaks
Fruit de la collaboration entre Mark Frost, un vétéran de la télé ayant œuvré sur la série policière Hill Street Blues, et David Lynch, alors réalisateur à Hollywood avec quatre films à son actif (Eraserhead, Elephant Man, Dune et Blue Velvet), Twin Peaks s’ouvre sur une terrible découverte sur une rive de la petite ville frontalière du Canada : le corps sans vie de Laura Palmer (Sheryl Lee) enveloppé dans du plastique. Le meurtre de l’adolescente de 17 ans, très populaire et appréciée de tous, fait l’effet d’une déflagration au sein de la communauté.
Dépêché par le FBI, l’agent spécial Dale Cooper (Kyle MacLachlan) débarque à Twin Peaks avec sa bonne humeur et ses méthodes peu orthodoxes pour enquêter avec le shérif Harry S. Truman (Michael Ontkean) et répondre à cette question lancinante : qui a tué Laura Palmer ? Dès les premières notes du générique envoûtant, signé Angelo Badalamenti (aux commandes de toute la géniale bande originale de la série), on est comme plongés dans une dimension parallèle.
Une ville cosy, avec ses points de repère rassurants (la scierie, l’hôtel Grand Nord, le diner Double R, la nature environnante…) et son café qui coule à flots, où il se passe des choses très inquiétantes. Une ville avec des habitants au profil familier (la mère de famille endeuillée, les policiers et leurs donuts, les ados en pleine rébellion, les hommes d’affaires…), mais dont les comportements dérapent vers l’étrange.
Un mélange des genres inédit
La vibe Twin Peaks est unique en son genre, parce qu’elle mélange justement plusieurs genres. Avec l’élément déclencheur de la mort de Laura Palmer, la série répond d’abord aux codes du polar et du sous-genre si populaire du whodunit (« qui l’a fait ? »). Mais, derrière l’enquête fil rouge aux multiples rebondissements, on suit surtout le quotidien des habitants de Twin Peaks, leurs excentricités et leur face cachée.

Comme on l’apprend au fil des épisodes, Laura Palmer menait une double vie tortueuse (soulignée par les variations de son magnifique thème musical, tantôt lumineux, tantôt sépulcral), mais elle était loin d’être la seule ! Avec ses tromperies, ses triangles amoureux, ses embrouilles d’héritage et autres affaires louches, la série puise généreusement dans les codes du soap opera pour alimenter ses intrigues.
Quand ils ne sont pas occupés à créer du drama, les habitants de Twin Peaks regardent eux-mêmes la télé, en particulier le soap parodique Invitation to love : c’est une délicieuse mise en abyme, annonciatrice d’une pop culture très méta dans les années 1990.

Entre les rêves à énigmes de Dale Cooper et la présence effrayante de l’entité maléfique Bob, la série revêt aussi des accents oniriques et horrifiques dont David Lynch a le secret. La série peut basculer d’une tonalité à une autre sans crier gare : une scène mélodramatique comme les funérailles de Laura Palmer peut finir en comédie noire quand son père, Leland Palmer (Ray Wise), reste accroché au cercueil alors que celui-ci descend sous terre.
En dépit du sujet tragique de l’œuvre, l’humour n’est jamais bien loin à Twin Peaks. Si, de nos jours, le mélange des genres cinématographiques est un acquis avec lequel nombre de séries (notamment les k-dramas) s’amusent volontiers, c’est Twin Peaks qui a pavé la voie, de façon magistrale.
Des personnages cultes
Que serait Twin Peaks sans Dale Cooper, son agent du FBI optimiste, accro au bon café et aux tartes à la cerise du Double R, qui narre ses faits et gestes à la mystérieuse Diane depuis son dictaphone (aujourd’hui, il enverrait des vocaux sur WhatsApp, mais c’est la même énergie) ? Incarné à la perfection par Kyle MacLachlan, ce personnage flegmatique et empathique, à l’écoute de son environnement (il s’extasie volontiers sur une espèce d’arbre ou une portée de canards qui passe par là) et des bonnes choses de la vie, est instantanément attachant.

Avec ses méthodes singulières (ses rêves forment des indices) et son absence de jugement face aux comportements singuliers auxquels il fait parfois face, Dale avait tout pour matcher avec les habitants de Twin Peaks, tels que l’iconique dame à la bûche (Catherine E. Coulson), Audrey (Sherilyn Fenn), l’adolescente fouineuse en crush sur lui, Nadine (Wendy Robie), la femme ultra-intense d’Ed (Everett McGill), Andy (Harry Goaz), le policier hypersensible, ou encore Bobby (Dana Ashbrook), le bad boy torturé.

Twin Peaks fait vivre une galerie d’une dizaine de personnages aussi bizarres qu’attachants ou flippants, qui font tout son sel. Dans cette série aux accents camp (un style de jeu qui joue sur l’exagération, le grotesque et l’ironie), ses protagonistes en font souvent trop (les crises de nerfs des parents de Laura, la danse d’Audrey au diner, le psy illuminé…) pour notre plus grand bonheur. Si Dale semble avoir trouvé chaussure à son pied dans la petite ville forestière, il va aussi absorber les démons qui rongent ses habitants.
La liberté lynchienne
« Il s’agit peut-être de l’œuvre la plus originale et envoûtante jamais réalisée pour la télévision américaine », écrit un critique du Time. Parmi tous les ingrédients qui ont fait de Twin Peaks un chef-d’œuvre, il en est un qui se révèle déterminant. C’est la vision de David Lynch, venu à la télévision avec ses obsessions cinématographiques. La série bénéficie d’une réalisation inventive sur un médium habitué aux plans fixes efficaces et à des scènes évoluant à un certain rythme (déjà à l’époque).

Lynch impose sa passion pour les fondus enchaînés, les rideaux rouges (la fameuse séquence de rêve de Dale dans la loge noire avec le nain qui danse et une Laura Palmer qui lui donne rendez-vous dans 25 ans) et les séquences étirées. Le cinéaste exploite aussi ses superbes décors naturels et autres lieux boisés. La bande originale atmosphérique d’Angelo Badalamenti vient sublimer la mise en scène d’une œuvre qui hante longtemps après son visionnage.
En créant Twin Peaks sans compromettre sa liberté artistique, David Lynch a participé au second âge d’or des séries, dans les années 1990, et à la montée en puissance de la quality TV, soit des productions comme Les Sopranos, Six Feet Under ou Buffy contre les vampires, souvent diffusées sur des chaînes câblées (avec HBO en cheffe de file), mais pas que, et créées avec une ambition esthétique et narrative nouvelle à la télévision. La place laissée au mystère et à l’inexplicable dans Twin Peaks va aussi laisser des traces, avec des héritières comme Lost.

En choisissant de quitter le glamour du cinéma pour expérimenter sur le petit écran, David Lynch a inspiré plusieurs générations de cinéastes qui ont marché dans ses traces en poursuivant leur œuvre en séries. Parmi eux, Steven Soderbergh (The Knick), Jane Campion (Top of the Lake), David Fincher (Mindhunter) ou le duo Zal Batmanglij et Brit Marling (The OA).
Subversive et ambitieuse dans sa forme, Twin Peaks a marqué les esprits en abordant des sujets tabous à l’époque, comme les violences conjugales (le couple formé par Shelly et Leo, son mari macho et violent), le féminicide (celui de Laura Palmer, au cœur de l’intrigue) ou l’inceste.

Si on peut interroger la récurrence des plans nous montrant Laura Palmer morte (avec un visage argenté et bleuté, clairement glamourisé), qui perpétue le trope de la jeune et jolie femme morte dans la pop culture, contrairement à nombre de séries tombées dans le sensationnalisme en filmant des corps de femmes mortes sans identité dans des mises en scène macabres, Twin Peaks tourne autour de la vie de Laura Palmer et ausculte les démons de l’Amérique. La jeune femme a un nom, on la voit vivante dans des enregistrements vidéo, dans la loge noire, mais aussi à travers l’arrivée dans la petite ville de Maddy, sa cousine qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
Une invitation à la rébellion
Trente ans après sa diffusion, Twin Peaks reste une série rebelle, qui prend son temps et n’hésite pas à nous emmener sur des chemins de traverse. Une série qui mise sur l’imagination de son public et ne lui livre pas toutes les réponses sur un plateau. Après le film Twin Peaks: Fire Walk with Me, sorti en 1992 et centré sur les sept jours avant la mort de Laura Palmer, David Lynch revenait en 2017, toujours accompagné de Mark Frost, nous livrer pas moins de 18 épisodes de Twin Peaks: The Return, une suite de la série originale lancée 26 ans après la fin de la deuxième saison (clin d’œil à la prédiction de Laura Palmer dans la loge noire).

Comme une rébellion face à l’exigence des séries modernes, cette troisième saison prend encore plus son temps que les deux premières, avec une narration éclatée et expérimentale. Si, une nouvelle fois, on interroge la multiplication des violences faites aux femmes dans la série, le public ne boude pas son plaisir de retrouver une partie du casting original (Kyle MacLachlan, Dana Ashbrook, Mädchen Amick, Joan Chen…), de nouveaux venus, comme Naomi Watts, et une réflexion sur la bombe atomique et la nature autodestructrice de l’homme.
Cette troisième saison de Twin Peaks, présentée au Festival de Cannes en 2017, fut l’ultime geste artistique de David Lynch, décédé en janvier 2025. Le cinéaste acheva sa carrière comme il l’avait commencée : en restant fidèle à lui-même et en défendant sa vision d’une Amérique fantasmagorique, où le meilleur de la nature humaine côtoie le pire.