Entretien

Didier Varrod : “Pour moi, quand un album devient un monument, il doit être bousculé et revitalisé”

13 décembre 2025
Par Lisa Muratore
Didier Varrod a publié “La chanson française, un peu, beaucoup, passionnément”.
Didier Varrod a publié “La chanson française, un peu, beaucoup, passionnément”. ©Jules Faure

Directeur musical de Radio France, passionné de musique, Didier Varrod a publié La chanson française, un peu, beaucoup, passionnément aux éditions Le Robert. Un livre pensé comme une série, construit autour d’histoires, de lieux, de ruptures et de symboles qui dessinent un portrait mouvant de la chanson française. À quelques semaines de la nouvelle édition de l’Hyper Weekend Festival, il revient avec nous sur la genèse de l’ouvrage, son amour de la chanson et sa vision d’un festival fondé sur la création et la rencontre.

Comment est née l’écriture de ce livre ?

La proposition vient des éditions Le Robert. Quand ils m’ont approché, j’ai cru qu’ils voulaient un dictionnaire, car c’est leur ADN. Mais, rapidement, j’ai compris qu’ils cherchaient autre chose. Comme il existe déjà beaucoup de livres sur la chanson française, je leur ai dit : “Trouvons une idée.”

J’avais deux obsessions : raconter des histoires et sortir d’une logique exhaustive, pour entrer dans un schéma presque cinématographique. J’ai donc imaginé un livre construit comme une série : 21 épisodes, chacun ancré dans un lieu, une date, un événement qui ouvre sur un pan de l’histoire de la chanson. J’ai été frappé de voir que la chanson faisait parfois la Une de l’actualité, comme l’affaire Juliette Armanet-Sardou ou le débat autour d’Aya Nakamura et la cérémonie d’ouverture des JO. Ces cas permettaient d’ouvrir plus grand : la chanson dans la société, dans l’histoire culturelle. C’est devenu l’ossature du livre.

Le show d’Aya Nakamura pendant les Jeux olympiques 2024 de Paris.

Vous évoquez dans le livre les grandes ruptures de la chanson. Quelle évolution a été, selon vous, la plus décisive ?

Pour moi, le tournant majeur de la chanson française, c’est l’arrivée du rap au début des années 1990. À cette époque, la chanson traverse une crise : après la pop des années 1980 (Daho, Niagara, Rita Mitsouko), elle a du mal à trouver sa place dans les années 1990, marquées par de profondes ruptures musicales, comme le grunge dans le rock. Le rap arrive alors et bouleverse tout.

Une partie du milieu considère que ce n’est pas de la “vraie chanson”, tandis que la jeunesse s’en empare et en fait sa musique. Historiquement, sans Solaar, IAM ou NTM, la chanson française ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Le rap réintroduit le texte en français, le sampling et les sons électroniques, à un moment où la musique anglo-saxonne domine complètement à cause de MTV et des radios FM. Beaucoup d’artistes français eux-mêmes se demandaient s’il ne fallait pas chanter en anglais pour survivre.

Les rappeurs, eux, n’envisagent même pas cette option : ils utilisent leur langue, leur vécu, leur regard sur le monde. Cela redonne confiance dans la langue française, au point que des artistes comme Aznavour ou Gainsbourg reconnaissent ces jeunes rappeurs comme leurs héritiers. Toute la scène finit par se renouveler, en intégrant de nouvelles pratiques de production et une liberté nouvelle.

Aujourd’hui, le débat “chanter en anglais ou en français” n’existe plus : la génération des années 2010 (Christine and the Queens, Clara Luciani, Juliette Armanet…) s’exprime naturellement en français, sans complexe. Le rap a joué un rôle fondamental dans cette évolution, malgré les polémiques et la stigmatisation qui l’entourent encore. Même en étant dominant dans le streaming, il n’est pas encore totalement accepté dans l’inconscient collectif, ce qui montre à quel point il a bousculé la culture française.

Comment définiriez-vous aujourd’hui la chanson française ?

C’est une question que je me suis souvent posée en écrivant ce livre : qu’est-ce que la chanson française ? Puisque le livre s’intitule La chanson française, un peu, beaucoup, passionnément, il fallait bien définir ce terme. La définition la plus simple, c’est une musique portée par un texte en français ou dans une langue de l’espace francophone.

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Mais, aujourd’hui, la chanson française, c’est surtout une musique de l’hybridation. Un peu comme le rap – et même plus que la musique électronique –, elle reste ancrée dans une tradition où la langue est très écrite. Depuis les années 1930, la chanson française se caractérise par l’importance du texte, qu’il porte un message politique ou amoureux : la force des mots y est centrale.

En même temps, cette chanson s’autorise désormais tous les mélanges : des sonorités venues du rock anglo-saxon, de l’électro, du rap ou d’autres cultures musicales. Elle reste fidèle à la primauté du texte, un texte qui raconte quelque chose du monde et de l’artiste, mais elle évolue dans un environnement sonore entièrement ouvert et hybride, où tout est possible – très loin des années 1960, quand on se contentait parfois de traductions littérales ou d’onomatopées.

Le livre revient sur une variété d’artistes, d’hier et d’aujourd’hui. En avez-vous redécouvert en écrivant le livre ?

Au début de ma carrière, je défendais déjà l’idée qu’il n’existe pas de bonnes ou de mauvaises chansons, seulement des chansons. Dans les années 1980, c’était incompris : on ne voyait pas comment on pouvait aimer à la fois Véronique Sanson, les Rita Mitsouko, et en même temps défendre Françoise Hardy, Claude François ou Sheila. Aujourd’hui, cette vision est devenue naturelle pour la jeune génération, qui accueille sans préjugés les chansons populaires, même sans connaître leur contexte d’origine.

« J’ai un amour immodéré pour la chanson française. »

Didier Varrod

Je n’ai pas redécouvert de titres en écrivant ce livre, mais cela m’a confirmé qu’il ne faut pas hiérarchiser la chanson : une œuvre de Brassens, de Souchon ou de Ben Mazué vaut autant qu’une chanson de Dalida, de Claude François ou d’un artiste issu de Star Academy. Cette absence de hiérarchie permet de comprendre à quel point la chanson accompagne les vies : les amours, les naissances, les deuils. Dans ces moments-là, c’est souvent une chanson qui rassemble, apaise, et permet d’avancer.

C’est aussi pour cela que j’ai consacré un chapitre à la “Chanson qui fait nation”, en évoquant L’affiche rouge lors de l’entrée des Manouchian au Panthéon ou Quand on n’a que l’amour pour les victimes du Bataclan. L’histoire de France montre que la chanson a parfois été un lieu d’unité nationale. Dans une société aujourd’hui très fragmentée, les rares moments où les gens se retrouvent encore ensemble, c’est lorsqu’ils chantent, dans les salles de concert ou les stades.

Vous avez dû faire des choix parmi ces 21 chapitres. Qu’est-ce que vous auriez aimé ajouter ?

J’ai tout de même une frustration : une fois le livre terminé, on se rend compte de ce qu’on aurait aimé ajouter. Par exemple, quelques semaines avant sa sortie, il y a eu à la Fête de l’Huma un moment incroyable où Gauvain Sers a chanté Les corons devant 80 000 personnes. Moi qui rejetais cette chanson quand j’étais jeune journaliste, j’ai compris à quel point elle avait pris une dimension nouvelle : reprise par les mineurs dans le film, devenue hymne du RC Lens, citée aujourd’hui parmi les chansons préférées de Marine Tondelier…

Les corons, chanson longtemps sous-estimée et écrite par un artiste lui-même sous-estimé, est devenue une sorte de Marseillaise du monde ouvrier. Elle porte et ravive une mémoire en train de disparaître. Elle dépasse désormais son auteur et incarne un pan entier de l’histoire sociale et culturelle de la France.

Est-ce un plaisir pour un auteur de rassembler les générations dans un même livre ? 

C’est un plaisir autant qu’une volonté assumée, car je ne voulais pas d’un livre qui, par chapitre, n’aurait qu’une seule esthétique musicale. Ça nous permet de dérouler une pelote où on va de Henri Salvador à Jean-Pierre Mader, en passant par Alain Chamfort ou Patrick Juvet. Ils ont tous des esthétiques très différentes, ce sont des chanteurs de générations différentes. Et, dans chaque chapitre, j’ai eu cette volonté qu’on ne reste pas dans une époque ou dans un style de chanson, mais que toutes les époques et tous les styles se rencontrent. Qu’il y ait cet effet miroir entre chaque monde, chaque artiste ou chaque style. 

C’est aussi un livre personnel. Qu’est-ce qu’il dit de vous ?

Que j’ai un amour immodéré pour la chanson française – parfois trop sérieux, disaient mes confrères. Pendant longtemps, on m’a reproché de ne pas me cantonner à un style. Aujourd’hui, les artistes eux-mêmes n’ont plus ces frontières. Et puis, ce livre raconte une chance inouïe : avoir pu conjuguer mes deux passions, la radio et la chanson, alors que rien n’y prédestinait un gamin de province sans réseau particulier. Il dit aussi que je ne suis pas nostalgique. Je garde un appétit féroce pour ce qui arrive.

Cette passion a-t-elle nourri la création de l’Hyper Weekend Festival ?

Oui. L’Hyper, c’est la sortie de route assumée : aller vers l’hypersensation, l’hypercréation.
Le festival est né de la crise sanitaire, d’un besoin de collectif. La création en est l’ADN : on demande aux artistes de faire quelque chose qu’ils n’ont jamais fait, et qu’ils ne referont pas forcément. Dans une France saturée de festivals et de programmations standardisées, on voulait proposer l’inverse : la singularité.

Que pouvez-vous nous dire sur la prochaine édition ?

C’est déjà le cinquième anniversaire. Et ce sera l’édition la plus ambitieuse : 20 créations en trois jours. On aura Camille avec l’Orchestre Philharmonique, Yael Naim avec le Chœur de Radio France, Thylacine avec la Maîtrise, Charlotte Cardin dans une forme inédite, Marguerite de Star Academy pour sa première carte blanche… Et Youssoupha rendra hommage à Balavoine, parce que leurs énergies citoyennes se répondent. Les Sessions intimes reviennent aussi, avec Safia Nolin en candidate déclarée, Gaël Faure dans un projet mêlant Giono et philosophie du circuit court, et The Doug en piano-voix – une proposition bouleversante.

En parallèle, trois hommages : Baptiste Hamon chantera Dolly Parton, le jeune groupe de jazz AMG revisitera François Droubay, et Victor Solf réinventera Blonde de Frank Ocean – un pari fou, mais magnifiquement tenu. Et puis, la danse avec Léïla Ka, les joutes verbales de Virus… Toute la Maison de la Radio vivra au rythme de ces traversées.

Comment parvient-on à une telle programmation ?

C’est une bonne question ! [Rires] Au départ, j’étais seul avec mes idées et mon instinct. Ce festival, je l’ai créé parce qu’il n’existait pas et qu’il fallait que je le mette en place. C’est un espace à la fois de créations et de rencontres entre différentes esthétiques. Il faut tout s’autoriser et ne pas avoir peur. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, il reflète mes idées, mon instinct – je travaille beaucoup à l’instinct – et les propositions des artistes qui viennent me voir.

Pour donner quelques exemples : rendre hommage à Balavoine à l’occasion du 40e anniversaire de sa disparition m’a paru évident. Balavoine n’est pas seulement une voix aiguë ou criante, c’est un enragé, un citoyen du monde, un expérimentateur musical, un artiste qui a ouvert des terrains et mis une conscience dans la chanson, notamment en Afrique. Pour lui rendre hommage, il fallait un rappeur adulte, conscient, avec du vécu. Youssoupha m’a semblé parfait : ses discours et son engagement rappellent l’esprit de Balavoine. Bousculer son répertoire avec un rappeur conscient, je trouvais ça très intéressant.

D’autres idées sont nées plus spontanément. Autour d’une galette des Rois, j’ai proposé à Baptiste Hamon, immergé dans la musique country depuis cinq ans, de travailler sur Dolly Parton à l’occasion de ses 80 ans. Il a accepté, et aujourd’hui, la country devient presque tendance. AMG, un jeune groupe de jazz, est venu me proposer une création autour de François Droubert, figure emblématique de la Maison de la Radio, et j’ai dit oui immédiatement. Avec Victor Solvet, travailler sur l’album de Frank Ocean, un véritable monument musical, m’a convaincu, malgré les avertissements de mon entourage. Pour moi, quand un album devient un monument, il ne faut pas le sanctuariser : il doit être bousculé, réinterrogé et revitalisé.

Tout cela donne vraiment hâte de découvrir cette nouvelle édition de l’Hyper Week-end Festival !

Il faut aussi reconnaître que certaines créations, pleines de promesses, peuvent être un peu bancales ou ratées. Mais c’est inhérent à la création : prendre des risques implique de ne pas toujours atteindre la perfection. Cela rend le processus encore plus excitant et fait partie de l’esprit de l’Hyper Weekend Festival. Je le vois comme une parenthèse dorée, un lieu de liberté rare, où les expérimentations sont possibles et célébrées.

Enfin, voir le public au rendez-vous – le festival est presque complet chaque année – me touche profondément. C’est un vrai succès, car cela signifie que les spectateurs acceptent de se laisser surprendre, de s’engager dans des spectacles qu’ils ne connaissent pas encore, les yeux fermés. Et pour moi, c’est vraiment réconfortant et stimulant au quotidien.

L’Hyper Weekend Festival de Radio France du 24 au 26 janvier 2026.
Billetterie pour les Sessions Intimes, en partenariat avec la Fnac.

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
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