Entretien

Vincent Lacoste pour Le Temps d’aimer : “Il y a dans le film une force contemporaine rare”

01 décembre 2023
Par Lisa Muratore
Vincent Lacoste dans “Le Temps d'aimer”, en salle depuis le 29 novembre.
Vincent Lacoste dans “Le Temps d'aimer”, en salle depuis le 29 novembre. ©Roger Arpajou

Dans Le Temps d’aimer, Katell Quillévéré filme le couple, entre secrets, modernité et complexité. Pour son quatrième long-métrage, la réalisatrice à qui l’on doit Réparer les vivants (2016) a fait appel à Anaïs Demoustier et Vincent Lacoste pour incarner Madeleine et François. À l’occasion de la sortie en salle ce mercredi 29 novembre, L’Éclaireur a rencontré le comédien et sa cinéaste. Interview.

Katell, cette histoire vous est très personnelle. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? 

C’est un projet que j’ai en tête depuis plusieurs années, qui est lié à ma grand-mère. Cette grand-mère, dont j’étais très proche, avait un secret que j’ai à la fois toujours su et que j’ai mis beaucoup d’années à percer. Il se trouve qu’elle a eu une histoire avec un soldat pendant l’Occupation, comme le personnage de Madeleine. Elle avait 17 ans, et elle est rapidement tombée enceinte.

Vincent Lacoste et Anaïs Demoustier dans Le Temps d’aimer. ©Roger Arpajou

Je pense qu’elle a été très rejetée et que cela a été un basculement complet pour elle. Elle a rencontré mon grand-père quatre ou cinq ans après, sur une plage en Bretagne, comme dans le film. Ils se sont mariés très vite, il a reconnu cet enfant et il l’a adopté. Ils ont caché toute leur vie la vraie paternité de ce petit garçon, qui est mon oncle. Clairement, c’est une histoire qui est dans mon inconscient, dans ma chair, depuis toujours. D’un autre côté, il ne s’agissait pas de raconter mon histoire familiale, il s’agissait de proposer un film qui intéresse les gens, par un travail de fiction et d’écriture. 

Avez-vous eu peur de vous lancer dans ce récit personnel, de susciter certaines réactions auprès de vos proches peut-être ? 

Je pense que ça m’a pris du temps, parce que j’avais une grande exigence vis-à-vis de ce film. Je voulais être prête à le faire, je voulais avoir la maturité suffisante. Je savais que je voulais parler du couple et, quelque part, je pense que j’ai aussi attendu d’avoir un vécu. Donc ce n’était pas tellement de la peur, plutôt l’envie de me lancer dans ce récit avec exigence, car, à partir du moment où ma famille était au courant de ce secret, il n’y avait pas réellement d’appréhension.

Vincent, qu’est-ce qui vous a marqué à la lecture du scénario et dans le personnage de François que vous incarnez ? 

J’étais très content qu’on me propose un rôle aussi complexe, aussi dense, qui ait une vraie ampleur, à la fois romanesque et intime. Katell m’a tout de suite dit qu’elle voulait que je fasse quelque chose d’assez éloigné de moi. Elle voulait que je sois très emprunté, fébrile en permanence. Elle voulait que je perde du poids, que je boite à cause de la polio. Il y avait toute une identité visuelle à trouver et quelque chose de très ample en termes d’émotions. 

Vincent Lacoste et Anaïs Demoustier dans Le temps d’aimer. ©Roger Arpajou

Par ailleurs, je ne choisis jamais uniquement un film pour son personnage. Je choisis toujours par rapport à ce que le film raconte, mais aussi à la personne qui le fait. J’aimais beaucoup les films de Katell, j’avais envie de travailler avec elle. Elle raconte le couple avec une forme de modernité alors que le film se passe dans les années 1950 et 1960. Il y a dans le film une force contemporaine que je trouve assez rare. 

Peut-on dire que c’est un film sur le secret et le mensonge ? 

V. L. : C’est un film sur le secret. Je dirais même que c’est un film sur la honte, ou du moins sur une société qui essaie d’imposer une marche à suivre à des gens dont l’intimité va être bouleversée. Il pose la question suivante : comment se recréer une intimité quand vous êtes exclu de la société ? 

K. Q. : C’est comment la grande histoire et les petites histoires intimes se télescopent dans l’existence, et comment des normes sociales ont des conséquences sur la vie des gens. Ces deux personnes qui sont empêchées d’être elles-mêmes par les normes de l’époque vont aller chercher une forme de liberté au sein du couple plutôt qu’au sein de la société. 

« Je ne voulais pas faire des scènes de sexe banales, je voulais me mettre un défi pour qu’elles soient fortes et qu’elles nous marquent en tant que spectateur. Parce que la question du désir et de la sexualité est vraiment au cœur du film. »

Katell Quillévéré
Réalisatrice

Avec les mœurs de l’époque, elles sont obligées d’être dans le secret et dans le mensonge parce que sinon, elles ne s’en sortent pas. Madeleine, pour se réinventer, doit oublier d’où elle vient pour se pardonner. François vit dans une époque où l’homosexualité est criminalisée. On ne peut pas se vivre autrement que comme malade.

Le film joue sur le contraste entre un long-métrage d’époque et des problématiques contemporaines comme la sexualité et la question raciale. Pourquoi était-ce important, ce pont entre le passé et le présent ?

K. Q. : Le film nous tend un miroir sur nos acquis, sur les libertés que l’on a gagnées, qui ne sont pas si vieilles et qui sont très fragiles. Le Temps d’aimer nous ramène à cela. Le film nous raconte aussi à quel point ces questions de sexualité ont toujours existé. Il n’y avait pas moins d’homosexuels dans les années 1950 et 1960 qu’aujourd’hui. C’est juste que l’on ne pouvait pas s’assumer. Notre obsession, c’était de créer ce dialogue avec le présent, de chercher dans ces thèmes-là, qui se doivent d’être interessants pour des spectateurs aujourd’hui, des spectateurs jeunes. Ça parle de l’homoparentalité, de la bisexualité, de l’homosexualité, du consentement dans le sexe, de la frustration sexuelle des hommes, des femmes… Des choses qu’aujourd’hui on ose aborder.

Vincent, que préférez-vous dans le personnage de François ? 

Son sens du style [rires] ! Plus sérieusement, ce qui m’a touché, c’est son histoire. C’est quelqu’un de très aimant, de très compréhensif. Quelqu’un de gentil, tout simplement. Il accepte les différences des autres. Il a son secret aussi, mais il aime Madeleine et il ne la juge absolument pas, à une époque où tout le monde jugeait les personnes qui avaient été tondues et qui avaient eu des histoires d’amour avec les Allemands. Lui, il a ça de moderne et de progressiste. Je pense que c’est un excellent père aussi. C’est une véritable bonne personne, mais qui est empêchée par la société, qui ne peut pas vivre sa sexualité. C’est une personne aimante, intelligente, qui est intéressante. Après, il n’est pas très rock [rires].

Comment avez-vous construit le personnage de François  ? 

D’abord, il y a eu toutes ces phases de perte de poids et de boitement. Après, nous nous sommes attardés sur le style. On y a beaucoup réfléchi. Je me suis dit que c’était un bourgeois des années 1950 et qu’il y avait matière pour s’amuser avec toutes les identités visuelles données à ce personnage, qui a un côté assez chic. Katell m’avait donné comme référence Daniel Day-Lewis dans Phantom Thread (2017) ainsi que dans Le Temps de l’innocence (1993), où il incarne deux personnages extrêmement stylés, mais aussi très délicats. 

Ça m’intéressait d’aller chercher une élégance bourgeoise de l’époque, c’est-à-dire quelqu’un qui a les bonnes manières. Ça a été un travail d’exploration dans les moindres détails, car François est non seulement encombré par son secret, mais aussi par son passé familial. Il fallait trouver les bons gestes.

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Il y a également un autre challenge dans Le Temps d’aimer, ce sont les scènes d’amour et de sexe. Katell, que pouvez-vous nous dire sur leur mise en scène ? 

C’est un sujet qui est assez délicat aujourd’hui, parce que l’on a pris la mesure des erreurs que l’on avait pu commettre dans le cinéma, sur les tournages de ces scènes-là notamment. Ça a été une prise de conscience salutaire. Pour moi, c’était évident que je devais travailler ces scènes encore plus que les autres, parce qu’elles sont clés dans la narration. Je ne voulais pas faire des scènes de sexe banales, je voulais me mettre un défi pour qu’elles soient fortes et qu’elles nous marquent en tant que spectateur. Parce que la question du désir et de la sexualité est vraiment au cœur du film.

Ce sont des personnages qui sont empêchés, frustrés, qui cherchent à se libérer, donc ces scènes sont essentielles. Je voulais aussi que mes acteurs se sentent bien, je fais très attention à ça tout au long du tournage. 

J’avais donc très précisément chorégraphié ces scènes. J’avais demandé à mes actrices et acteurs ce qu’ils étaient d’accord pour montrer de leur corps, parce que c’est une contrainte qui peut m’intéresser dans la mise en scène. C’est une manière de les respecter et d’orienter ma mise en scène. Il fallait aussi instaurer un climat de confiance, d’intimité, d’humour, pour détendre les choses, pour que le moment se passe bien. Lorsque l’on met tout cela en place, ce sont des moments forts pour tout le monde. 

Vincent, vous partagez l’affiche avec Anaïs Demoustier. Que pouvez-vous nous dire sur votre nouvelle collaboration après Fumer fait tousser (2022) ? 

Nous sommes très proches dans la vie, je pense que ça nous a apporté une complicité unique à l’écran. C’est une immense actrice. J’ai été très impressionné par sa faculté à livrer des émotions tous les jours. C’est un film dont la ligne émotionnelle est quand même assez dure à tenir, il y a beaucoup de scènes intenses, émotionnellement dures à fournir. 

Anaïs Demoustier dans Le temps d’aimer.©Roger Arpajou

En tant que partenaire, elle est aussi parvenue à garder une joie de jeu malgré les aspects plombants de l’histoire. Bien qu’il y ait toujours un côté jouissif pour un acteur à jouer des scènes de pleurs, on va tout de même chercher des choses déprimantes, mais Anaïs n’est jamais tombée dans ce piège. Elle a constamment eu cette fraîcheur.

Le film ne tombe d’ailleurs jamais dans le pur pathos, il y a un vrai mélange des genres. 

V. L. : C’est le contraire du pathos, même ! Il y a plein de choses qui se passent. Il a des choses intenses à jouer dans le désir aussi. Ce ne sont pas que des scènes d’émotions. C’est un film qui est intense et c’est son ambition romanesque.

Bande-annonce du film Le temps d’aimer.

Si vous deviez garder une seule chose du tournage, que garderiez-vous ? 

V. L. : Je garderai vraiment le souvenir d’un tournage intense, mais très beau ! 

K. Q. : Je dirais qu’il y a deux scènes, dans lesquelles Vincent comme Anaïs m’ont totalement scotchée, où je me suis dit qu’ils étaient incroyables. Pour Vincent, il s’agit de sa dernière scène. Il a été capable d’y donner quelque chose d’hallucinant, c’était comme dans ma tête, comme ce que j’espérais. Ça a été une vraie jubilation en tant que réalisatrice.

Pour Anaïs, c’est la scène la plus violente entre elle et son fils adolescent, sur la plage. Là aussi, il s’est passé quelque chose de magique dans ce qui est sorti d’elle. Quand les acteurs sont au rendez-vous avec certaines scènes clés, c’est une joie énorme.

Le Temps d’aimer, de Katell Quillévéré, avec Anaïs Demoustier, Vincent Lacoste et Paul Beaurepaire, 2h05, au cinéma depuis le 29 novembre.

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste