Décryptage

L’épopée cinématographique de Ridley Scott

22 novembre 2023
Par Robin Negre
“Napoléon”, nouvelle fresque d'époque de Ridley Scott.
“Napoléon”, nouvelle fresque d'époque de Ridley Scott. © Apple

À l’occasion de la sortie de Napoléon, retour sur la carrière de son réalisateur, entre des œuvres essentielles du cinéma, des obsessions et des échecs.

Avec 85 années d’existence et des dizaines de longs-métrages, il n’est pas simple de résumer la carrière de Sir Ridley Scott. D’une façon presque paradoxale, sa filmographie interroge, et Napoléon, son nouveau film en salle, l’atteste bien : Ridley Scott n’a que très rarement fait l’unanimité. Quand certains clament qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même depuis 20 ans, d’autres vantent sa capacité à se réinventer et à livrer constamment des œuvres différentes et variées. Tour d’horizon de la grande épopée cinématographique d’un artiste prolifique.

Joaquin Phoenix dans Napoléon.©Apple

Passé

Dès 1977, le jeune Ridley Scott se démarque avec son premier long-métrage, Les Duellistes. Chef-d’œuvre du genre qui suit le duel de deux hommes répété sur plusieurs années, en pleine période napoléonienne.

Le film est – déjà – habité de toutes les thématiques de la longue filmographie du cinéaste : personnages cherchant un but et une place dans le monde, solitude, anticonformisme et révolution de l’ordre établi. Ridley Scott frappe fort pour son coup d’essai et montre une appétence certaine pour le film d’époque. Tout au long de sa carrière, il revient régulièrement à ce genre, s’intéressant à des figures historiques célèbres ou prenant comme thème une période donnée.

Les Duellistes, premier film et premier chef-d’œuvre de Ridley Scott.©Paramount

En 1985, il propose Legend, avec Tom Cruise, film d’heroic fantasy hors normes, difficilement qualifiable, qui utilise tous les éléments attendus du genre de façon très naïve, mais permettant l’enchantement. Par la suite, il s’empare de Christophe Colomb en 1992, de Robin des Bois en 2010, de Moïse en 2014 – avec Exodus: Gods and Kings – et enfin de Napoléon, en 2023. Malgré la multiplication des films historiques, Ridley Scott aime se servir de l’époque pour raconter une histoire et pas forcément l’histoire (avec un grand H).

Régulièrement critiqué pour ses prises de liberté historiques – et Napoléon n’échappe pas à la règle –, le réalisateur a pourtant une approche légitime : il ne se présente jamais comme un historien ou un documentariste, mais bien comme un cinéaste de fiction, qui utilise des figures connues pour développer ses thèmes. Et à travers les personnages historiques qu’il manipule, il dresse une vision personnelle de l’humanité, des croyances, des mythes et des légendes.

Avec Legend, Tom Cruise trouve un de ses premiers rôles.©Universal Pictures

En 2000, Ridley Scott réalise l’un de ses films les plus célèbres : Gladiator, grand péplum sur la vengeance, qui bénéficie de toute l’expérience des 30 années de carrière du réalisateur – et qui aura droit à sa suite en 2024.

Le film, porté par Russell Crowe, remporte l’Oscar du meilleur film et devient l’un des plus grands succès de Ridley Scott. Son universalité et son sens du spectacle – que le personnage de Crowe hurle littéralement au spectateur – montrent bien la dualité de l’artiste : faire des films pour lui et faire des films pour le public. Quand il parvient à concilier les deux éléments, Ridley Scott est capable de produire de grands chefs-d’œuvre de cinéma.

Avec Gladiator, Russell Crowe confirme son statut de star internationale.©Universal Pictures

Quand l’un ou l’autre manque, il lui arrive de produire des films non aboutis, voire totalement ratés, qu’il parvient parfois à rattraper grâce aux différentes director’s cut et versions longues bricolées ensuite. Véritables marques de fabrique du réalisateur, elles permettent de rééquilibrer certains de ses films, en ajoutant un peu « d’éléments personnels » ou, au contraire, « d’éléments pour le public ».

Passionné par la période médiévale, il conte également l’histoire de la chevalerie dans deux films très différents : Kingdom of Heaven (2005) et Le Dernier Duel (2021). Le premier traite de l’honneur et le second, de la lâcheté.

Présent

Les films d’époque ont chez Ridley Scott une âme bien particulière, mais le cinéaste s’est aussi intéressé au monde contemporain et livre une vision souvent crue et pessimiste de la société. Les films historiques du cinéaste sont parfois violents et tragiques, mais gardent en eux la distance de l’époque qui crée une rupture avec le spectateur. Les films contemporains n’ont pas ce privilège et Scott n’hésite pas à dévoiler la part la plus sombre de l’humanité.

Susan Sarandon et Geena Davis dans le road trip féministe Thelma et Louise.©MGM

Même avec un postulat optimiste, comme dans le très grand Thelma et Louise (1991), l’échappatoire des personnages est définitive. Le monde est difficile. Traquée (1987), Hannibal (2001), Mensonges d’État (2008) avec Leonardo DiCaprio et à nouveau Russell Crowe, ou House of Gucci (2021) portent tous en eux les thématiques déjà évoquées chez Ridley Scott : les personnages sont enfermés dans leur monde, ils cherchent à s’en échapper et doivent lutter contre une certaine noirceur.

Une autre facette de la filmographie contemporaine du réalisateur s’attarde longuement sur des conflits armés ou policiers : Black Rain (1989), À armes égales (1997), La Chute du Faucon Noir (2002), American Gangster (2007) ou encore Cartel (2013). Ces films sont probablement les plus « faibles » de la filmographie de Scott, mais ils possèdent en eux une représentation intéressante de la violence.

Dans La Chute du Faucon Noir, une troupe de soldats est confrontée à l’horreur de la guerre.©Jerry Bruckheimer Films

Les batailles historiques réalisées par Ridley Scott sont chaque fois des démonstrations visuelles impressionnantes, presque poétiques malgré la violence. Les conflits ou batailles contemporaines s’épargnent totalement cet aspect de « beauté » et ne sont que drame et férocité, parfois même illisibles ou chaotiques. Elles démontrent bien comment Ridley Scott envisage son monde : le présent n’est pas toujours beau, tout comme le passé et le futur, mais ces derniers ont le luxe de posséder une part d’enchantement et d’imagination salvatrice que n’a pas le présent.

Futur

Quand Ridley Scott regarde le futur de l’humanité, il livre deux de ses plus grands chefs-d’œuvre : Alien (1979) et Blade Runner (1982). À peine sorti des Duellistes, le réalisateur offre un film de science-fiction révolutionnaire avec Alien, huis clos angoissant dans l’espace, anti-spectaculaire et bénéficiant du production design hallucinant de Hans Ruedi Giger.

Le grand Rutger Hauer dans Blade Runner.©Warner Bros.

Trois ans après, il joue avec le thriller et la robotique dans Blade Runner, dystopie crépusculaire qui questionne à nouveau la place de l’humain et son rôle dans le monde. Deux films cultes pour de nombreuses raisons – citons entre autres le personnage de Sigourney Weaver dans Alien ou le monologue touchant de Rutger Hauer dans Blade Runner. Comme lorsqu’il s’intéresse au passé, Ridley Scott instille dans son futur une part de poésie et de mythologie. 

La bataille rangée : quintessence de son œuvre ?

Dès l’introduction de Gladiator, le film met en évidence l’une des plus grandes réussites de Ridley Scott : montrer et filmer avec talent de grandes batailles rangées, entre la cohue générale, le désordre et la violence. Charge héroïque ou bravoure singulière, le réalisateur fait de ces scènes de guerre des moments de tension cinématographique absolue.

Dans Gladiator, c’est la découverte d’un style, dans Kingdom of Heaven, c’est l’apogée du genre, entre sa scène en forêt où chaque personnage brille, les charges à cheval lors des croisades et, bien sûr, le long siège de la ville, où la stratégie militaire compte plus que le nombre.

Dans Kingdom of Heaven, Ridley Scott réalise ses plus belles batailles.©2Oth Century Studios

On ne peut pas nier son talent pour magnifier le chaos de la guerre. Le soin apporté à la direction artistique et la mise en scène y sont pour beaucoup. Dans le cinéma de Ridley Scott, tout semble authentique et tangible. Les armures sont épaisses, les épées sont lourdes, et la profusion du nombre ajoute à la grandeur.

Il construit ces séquences de façon minutieuse, s’attardant autant sur l’avant-bataille que sur le choc entre les armées. Gladiator, Kingdom of Heaven, Robin des Bois ou même Exodus: Gods and Kings s’illustrent particulièrement dans cet exercice.

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En s’attaquant à Napoléon cette année, Ridley Scott trouve dans ce personnage un miroir de lui-même en ce qui concerne la préparation méticuleuse des affrontements. Napoléon est reconnu comme un génie militaire stratégique et, dans son film, Ridley Scott montre longuement deux batailles historiques : Austerlitz et Waterloo. Dans ces deux scènes exceptionnelles – les meilleures du film –, la maîtrise des retournements de situation militaire par Napoléon fait écho à la maestria cinématographique de Ridley Scott.

Napoléon.©Apple

Le film propose une belle mise en perspective de son protagoniste et de son réalisateur, toujours à observer le champ de bataille, à mobiliser les troupes selon le meilleur angle et en montrant pleinement la violence des chocs et des coups. À ce titre, Napoléon est l’un des films de Ridley Scott les plus violents et semble être la consécration (ou l’autoreprésentation) d’une spécialité reconnue par le public et la critique, attendue dans chaque nouveau film.

Alien ou l’obsession persistante

En parcourant la filmographie de Ridley Scott, un constat s’impose : le cinéaste n’est pas vraiment un homme à suites. Après avoir réalisé un projet, il va vers le suivant et ne regarde pas en arrière, gardant tout de même avec lui ses obsessions et ses préférences. Une exception à la règle : Alien.

Après un premier film réalisé en 1979, Ridley Scott revient à la saga en 2012 avec Prometheus, puis Alien: Covenant (2017) et semble avoir du mal à lâcher sa créature mythique. Les longs-métrages tentent d’expliquer l’œuvre originale et s’évertuent à agrandir une mythologie qui n’avait pas besoin de ça.

Alien: Covenant.©20th Century Studios

Alien devient à la fois l’une des plus grandes réussites du cinéaste et l’un de ses plus grands échecs. La saga a déjà existé sans Scott et il semble enfin prêt à la laisser (définitivement ?) derrière lui : puisqu’un nouveau film et une série sont prévus pour les années à venir sans qu’il soit impliqué.

Director’s Cut et version longue

Autre facette aussi importante de Ridley Scott (et qui explique son œuvre) : sa propension à produire des director’s cut ou des versions longues de ses films. On compte ainsi Blade Runner (et ses nombreuses versions), Alien, American Gangster, Robin des Bois et déjà Napoléon, qui aura droit à une version de quatre heures (au moins) sur Apple TV+ – qui permettra peut-être de régler plusieurs soucis rythmiques ou d’enrichir la relation entre Napoléon et Joséphine…

L’explication ? Le cinéaste est souvent pris entre sa volonté propre et les exigences des studios, qui veulent sortir des films plus courts ou plus commerciaux. Encore une dualité qui caractérise bien le cinéma de Ridley Scott.

Si certains director’s cut enrichissent considérablement ses films (Blade Runner notamment), le cas Kingdom of Heaven est l’exemple le plus significatif : sa version longue, avec une heure supplémentaire, change radicalement la perspective du film, qui passe de blockbuster un peu bancal à chef-d’œuvre de destinée héroïque – dans lequel Orlando Bloom brille par sa présence et sa pugnacité – et qui ne s’embarrasse d’aucune considération commerciale. Immanquable.

Grâce à Kingdom of Heaven, Orlando Bloom livre sa meilleure performance et porte le film.©20th Century Studios.

Dix-huit ans plus tard, avec Napoléon, Ridley Scott confirme son statut de cinéaste à part. Sa filmographie peut paraître désordonnée, nébuleuse ou même chaotique, mais elle suit en réalité une logique thématique et personnelle. Sa vision de l’humanité – entre passé, présent et futur –, associée à ses personnages brisés, enfermés ou en reconstruction, et à son talent unique pour filmer l’action font de Sir Ridley Scott un cinéaste inégalable, surprenant et, forcément, clivant. C’est l’apanage des grands artistes.

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