Décryptage

Thomas Lilti ou le drame du secteur public

15 septembre 2023
Par Quentin Moyon
Adèle Exarchopoulos et Vincent Lacoste dans “Un métier sérieux”.
Adèle Exarchopoulos et Vincent Lacoste dans “Un métier sérieux”. ©Les Films du Parc/Denis Manin

À l’occasion de la sortie d’Un métier sérieux, L’Éclaireur se penche sur le cinéma social de Thomas Lilti. Décryptage.

Le 17 mars 2020, la France se soumettait au joug du Covid-19, refermant pour une durée alors indéterminée les foyers sur eux-mêmes. Alors que la panique prenait, vidant les réserves de papier toilette du pays, la vraie crise pointait le bout de son nez dans les hôpitaux français. C’est le moment que le réalisateur en blouse blanche, Thomas Lilti, avait choisi pour déposer la caméra et saisir le stéthoscope, sa première vocation.

Une aventure suffocante de quatre semaines seulement, face au refus de l’Ordre des médecins de le voir pratiquer la médecine après dix ans loin des brancards, qu’il racontait dans son livre Le Serment (Points, 2021). Mais qu’il avait aussi, en tant que réalisateur cette fois, envisagée dans la première saison de sa série Hippocrate (2018-2021), où des internes se retrouvaient confinés dans un hôpital et faisaient face à un virus inconnu. Un scénario de fiction questionnant les limites d’un système médical en difficulté et qui, du jour au lendemain, s’installa avec violence dans le réel. 

Bande-annonce d’Un métier sérieux.

Alors que la rentrée scolaire corrobore le propos du nouveau film de Thomas Lilti, Un métier sérieux (2023), qui nous plonge cette fois dans le quotidien loin d’être rose des professeurs, se pose la question du positionnement et de l’engagement de son cinéma vis-à-vis des institutions publiques.

À quoi sert le cinéma social ?

Vaste sujet… Et d’ores et déjà, peut-être une impasse : le cinéma social doit-il vraiment servir à quelque chose ? Alors même qu’il est difficile de dessiner ses contours au vu des multiples visages qu’il arbore.

Dans sa forme d’abord, le cinéma social se fait fiction, à l’image du célèbre réalisme social britannique mené par des pointures comme Ken Loach, Tony Richardson, John Schlesinger, Mike Leigh ou encore Stephen Frears. On le retrouve aussi derrière l’indéboulonnable duo des frères Dardenne, au cœur des nouvelles vagues coréenne (Bong Joon-ho, Park Chan-wook), argentine (Carlos Sorin, Pablo Trapero) et grecque (le courant du weird cinéma). Côté cinéma français, le septième art social peut compter sur Vincent Lindon, mais aussi sur un certain Mathieu Kassovitz avec La Haine (1995), ou encore Ladj Ly avec Les Misérables (2019).

Bande-annonce des Misérables.

Le cinéma social appartient également au documentaire, avec des cinéastes comme Nicolas Philibert, Raymond Depardon, Sébastien Lifshitz, Frederick Wiseman qui optent pour un dispositif réduit pour faire oublier la présence de l’équipe de tournage aux interviewés, ou dans un tout autre style, des Michael Moore, Alexandra Pianelli, Jean Rouch et Edgar Morin qui s’insèrent dans le cadre et jouent de leur présence.

Parfois, le cinéma social tient autant de la fiction que du documentaire, à travers la caméra de Jafar Panahi par exemple, réalisateur iranien qui brouille les frontières en proposant dans son film Taxi Téhéran (2015) un « documenteur » habile et très politique. 

Le fond n’est pas en reste. Si « tout est politique » selon Thomas Mann, tout est aussi social : prison (Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry, 2023), banlieues (Banlieusards de Kery James et Leïla Sy, 2019), justice (Saint Omer d’Alice Diop, 2022), institutions psychiatriques (Sur l’Adamant de Nicolas Philibert, 2023), féminisme (Riposte féministe de Marie Perennès et Simon Depardon, 2022), écologie (Dark Waters de Todd Haynes, 2019), cultures « légitimes » et plus populaires (Voyage dans les ghettos du gotha de Michel et Monique Pinçon-Charlot, 2009, Se crasher pour exister de Julien Henry, 2023). 

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Mais, au-delà de ce style protéiforme, quel est l’apport du cinéma social dans le paysage cinématographique contemporain ? Ce type de production permet souvent de construire et de donner à voir une vision de la société. Que le film se veuille engagé et invite à l’action, à l’image du documentaire de David Dufresne Un pays qui se tient sage (2020), ou plus en retrait, à l’image de la démarche d’objectivation que le cinéaste Frederick Wiseman essaie d’instaurer dans son cinéma, dans chaque film dit social se joue la capacité du septième art à poser un regard aiguisé et juste sur notre société. Pour que l’on puisse mieux l’appréhender, la comprendre. 

Cette pertinence, cette constante nécessité de témoigner, de montrer, voire de combattre le réel fait que le cinéma social ne passe jamais véritablement de mode. Une actualité chaude que l’on ressent précisément dans le cinéma de celui qui a fait le serment (d’Hippocrate en l’occurrence) de faire de son « premier souci (celui) de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux ».

Au service de la France

Ce n’est pas une surprise lorsque, lors de la projection d’Un métier sérieux, on se rend compte que France 2 coproduit le film. C’est aussi le cas pour les films « médicaux », quasi autobiographiques, de Thomas Lilti : Hippocrate (2014), Médecin de campagne (2016) et Première Année (2018). Le service public chercherait-il, à travers Thomas Lilti, à s’autovalider, à faire la propagande de ses institutions ? À faire passer la pilule d’un secteur sous oxygène ?

Bande-annonce de Médecin de campagne.

On se rend rapidement compte que le travail de Thomas Lilti derrière la caméra n’est pas là pour brosser un portrait parfait (et illusoire) d’institutions publiques en pleine santé, et que de serments d’hypocrite il n’y a pas. Au contraire, Thomas Lilti tend plutôt, au travers de récits individuels, de médecins ou de professeurs à la dérive, à pointer du doigt les difficultés qui parsèment le quotidien de ces fonctionnaires qui maintiennent en vie, à la force de leurs convictions, un service public qui leur fait de moins en moins de cadeaux.

Ainsi, dans Hippocrate, film comme série, on découvre les dessous de l’hôpital. Couloirs labyrinthiques, services aseptisés, ambiance lugubre et loin d’être rassurante, à l’image de la prise en soin des patients par des médecins débutants qui s’amusent encore à barbouiller les murs de leur réfectoire de peintures phalliques au goût douteux. Médecin de campagne est, lui aussi, on ne peut plus d’actualité, abordant non sans cruauté les déserts médicaux qui pullulent désormais dans les zones les plus reculées de l’Hexagone. Bien loin de ce que nous proposent les séries médicales à paillettes (Grey’s Anatomy, Docteur House ou même L’hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier), on découvre autant le ton blafard des patients que celui des institutions censées les remettre sur pieds.

Bande-annonce du film Hippocrate.

Si le réalisme, le ton employé, l’illustration sans fard des méandres kafkaïens d’un service public aux abois sont une des forces du cinéma social de Thomas Lilti, c’est son humanisme qui vient lui donner son supplément d’âme. Dans ses comédies humaines très balzaciennes s’entrechoquent solidarité du personnel, affrontements hiérarchiques, filiation et transmission, peur de l’erreur… De multiples aspects qui nous permettent de nous identifier à ces héros du quotidien, que l’on a fait qu’applaudir une fois par jour pendant le confinement. 

Le traitement de Thomas Lilti mêle habilement la « vraie » vie et des aspects plus mélodramatiques propres à la fiction, mais sans jamais tomber dans l’irréaliste. Par sa pertinence, son dosage, il vient poser des questions très sociologiques : comment avoir encore la vocation ? Une thématique souvent cantonnée aux artistes, si chère au médecin-cinéaste. Finalement, s’il devait être « au service » de quelqu’un, ce serait bien plutôt pour se faire le lanceur d’alerte des humains qui composent le personnel des institutions publiques en blouse blanche, qu’ils manient le bistouri ou qu’ils animent les cours de chimie. 

Un métier sérieux, nouvelle pièce maîtresse d’une filmographie (trop) scolaire 

Si, pour Thomas Lilti, le métier de professeur est sérieux, cela ne l’empêche pas de nous livrer, en ce début de rentrée, un film encore très humain et très drôle. Un film de partage, d’entraide, d’espoir, assez lumineux, mais pas uniquement. Pour ce travail autour d’une nouvelle institution – quoiqu’on pourrait dire qu’elle ne lui est pas si étrangère que cela, ayant déjà été abordée dans son film Première Année –, Thomas Lilti prend les mêmes codes et recommence. 

Mais ici, les suspens et les crises se font plus artificiels, prévisibles, alors que le mélodrame perd de sa justesse. On pourrait pointer du doigt le fait que Thomas Lilti connaît moins le secteur de l’enseignement que celui de la médecine. Mais de telles lourdeurs d’écriture se retrouvaient déjà dans Médecin de campagne, où le personnage de François Cluzet cumulait problèmes de santé sectoriels et personnels. 

Bande-annonce de Première année.

Son casting est d’ailleurs à l’image de ses films : similaire. On retrouve François Cluzet en professeur d’expérience, Vincent Lacoste en professeur remplaçant, William Lebghil en professeur d’anglais fanfaron et Louise Bourgoin en enseignante qui porte un lourd secret. Bouli Lanners lui-même reprend son rôle de médecin, pour parfaire la photo de famille du cinéma Liltien. 

Reste malgré tout que la précision dans le détail, précieuse dans la préparation de Thomas Lilti, qui passe par un travail de documentation et d’observation du réel, lui permet de nous immerger avec naturel dans cet univers que l’on ne connaît qu’à travers de sombres clichés réducteurs : « Les profs ont trop de vacances », « ils ne travaillent pas »

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Sous le scalpel de Thomas Lilti, le « plus beau métier du monde », où l’on se la coule douce en étant bien payé, prend du plomb dans l’aile. Préparer ses cours se fait débrouille (on apprend sur YouTube), le fait de tenir une classe magouille (se couper les cheveux et porter des lunettes change tout à la discipline), tandis que le cinéma de Thomas Lilti se fait, une fois de plus, témoin du quotidien des visages du service public.

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