
À l’occasion du Festival du Livre de Paris 2025, où l’invité d’honneur est le Maroc, célébrons les lettres marocaines. De la poésie soufie aux romans contemporains, de l’essai politique à l’autofiction, dix voix majeures dessinent un paysage littéraire d’une rare richesse. Des figures consacrées aux nouvelles plumes, tour d’horizon de cette littérature plurielle, ancrée dans l’histoire et résolument tournée vers l’avenir.
Riche, plurielle et profondément vivante, la littérature marocaine tisse un lien singulier entre tradition orale et modernité littéraire. À la croisée des langues — arabe, amazighe, français ou encore espagnol —, elle explore les identités multiples du pays, les tensions sociales, la mémoire coloniale et les élans d’émancipation. Qu’ils soient romanciers, poètes, essayistes ou dramaturges, les auteurs marocains interrogent l’intime autant que le politique, la spiritualité autant que l’exil. Portée par une génération audacieuse, cette littérature rayonne aujourd’hui sur la scène internationale, affirmant avec force sa voix, ses combats et ses imaginaires. Zoom sur dix visages incontournables de la littérature marocaine.
Leïla Slimani
Écrivaine franco-marocaine, Leïla Slimani est l’une des autrices les plus lues et écoutées de sa génération. Lauréate du prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce, elle s’impose par une plume acérée, une pensée féministe assumée et un engagement constant en faveur de la liberté d’expression. Sa trilogie Le Pays des autres, qui retrace l’histoire d’une famille franco-marocaine à travers trois générations, est saluée pour sa précision historique et son souffle romanesque. En 2025, elle clôt ce cycle ambitieux avec un troisième volume très attendu, explorant la transition démocratique du Maroc à la fin du XXe siècle. Autrice engagée, elle a refusé le poste de ministre de la Culture proposé par Emmanuel Macron, mais revêt le costume de représentante personnelle du président de la République pour la francophonie. C’est dire si sa voix compte dans le paysage linguistique et culturel ! Leïla Slimani intervient régulièrement sur les enjeux liés à l’éducation, à la condition des femmes et à la culture, avec de nombreux articles, tribunes et pamphlets.
Rachid Benzine
Islamologue, romancier et essayiste, Rachid Benzine occupe une place singulière dans le paysage intellectuel francophone. Né à Kénitra, il grandit en banlieue parisienne et devient rapidement un passeur entre les cultures. En effet, il côtoie le christianisme dans les années 1980 dans le cadre d’une association et construit un dialogue islamo-catholique une dizaine d’années plus tard. À travers ses romans, ses essais et son enseignement, il déconstruit les stéréotypes, interroge l’identité, la transmission et les rapports entre générations. Dans les yeux du ciel, roman bouleversant sur une jeune femme radicalisée, ou encore Les Silences des pères, qui mêle autofiction et enquête sur le silence familial, témoignent d’une écriture à la fois sobre et puissante. Rachid Benzine s’est également essayé au théâtre, où il a mis en scène sa propre pièce Pour en finir avec la question musulmane, un récit qui interroge et bouleverse scène après scène…
Tahar Ben Jelloun
Romancier, poète, essayiste, académicien à l’Académie Goncourt, Tahar Ben Jelloun est une figure tutélaire des lettres marocaines. Son œuvre foisonnante — plus de cinquante livres publiés — explore la condition humaine, les identités multiples, l’exil, la sexualité et les systèmes d’oppression. Doctorant en psychopathologie sociale, Ben Jelloun multiplie les sujets d’étude et se fait rapidement connaître avec L’Enfant de sable. Il reçoit ensuite le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée. Son style limpide, empreint de spiritualité et de réalisme magique, qui prend racine dans la tradition du conte, lui a valu une reconnaissance internationale.
Mahi Binebine
Peintre et romancier, Mahi Binebine conjugue engagement artistique et témoignage social. Il met en scène les exclus, les déshérités, les victimes de la violence politique et sociale. Dans son roman Les Étoiles de Sidi Moumen, inspiré d’une histoire vraie et paru en 2009, il retrace le parcours de jeunes des bidonvilles embrigadés dans le terrorisme. Cet ouvrage remporte en 2010 le prix du Roman arabe. Peintre de renom exposé dans le monde entier, Mahi Binebine est également très actif dans le domaine social à Marrakech, où il a fondé une école pour enfants défavorisés. Son œuvre littéraire, traduite en plusieurs langues, comprend aussi Cannibales, Le Fou du roi ou encore Le Sommeil de l’esclave, un premier roman paru en 1992 et ayant obtenu le Prix Méditerranée.
Kebir-Mustapha Ammi
Romancier, nouvelliste, essayiste et homme de théâtre, Kebir-Mustapha Ammi fait revivre les figures oubliées du dialogue entre l’Orient et l’Occident. Son œuvre met en lumière des personnages souvent effacés de l’Histoire : poètes soufis, résistants, soldats coloniaux, intellectuels cosmopolites. Dans Les Vertus immorales ou Le Ciel sans détours, il explore les thèmes du déracinement, de l’altérité et du métissage culturel. Il écrit avec délicatesse, dans une langue ciselée, proche du conte. Le Partage du monde, paru en 1999, est sans doute l’un de ses textes les plus audacieux, où il expose d’une plume pleine de virtuosité l’enfance orpheline d’un petit héros pour qui le rêve de la France est jonché d’embuches…
Zined Mekouar
À la croisée du pamphlet social et du récit d’initiation, l’écrivaine Zined Mekouar s’est imposée comme l’une des voix les plus prometteuses de la nouvelle génération d’écrivains marocains. Diplômée en sciences politiques et en droit, elle est également impliquée dans plusieurs projets culturels et associatifs. Son premier roman paru en 2022, La Poule et son cumin, est une satire sociale féroce sur la fracture des classes au Maroc, portée par un humour décapant et une langue vive. En 2024, son roman Souviens-toi des abeilles brosse le portrait d’un garçon de 10 ans vivant dans la ruralité et la transmission orale du grand Sud marocain. Zined Mekouar est sans conteste un visage de la scène littéraire à suivre !
Fouad Laroui
Fouad Laroui est l’un des auteurs marocains les plus prolifiques et les plus iconoclastes. Formé aux mathématiques et à l’économie, il choisit très tôt la littérature comme terrain de jeu et d’analyse sociale. Il y cultive un art de l’ironie mordante et du décalage subtil.
Parmi ses ouvrages marquants : Une année chez les Français, Le Drame linguistique marocain, Des Bédouins dans le polder. Son roman Les Tribulations du dernier Sijilmassi, prix Jean-Giono 2014, raconte la quête d’un ingénieur marocain en crise existentielle. Ce récit pose la question de l’entre-deux, d’un choix de vie.
Abdellatif Laâbi
Poète, romancier, essayiste, traducteur, Abdellatif Laâbi est une figure de la résistance culturelle marocaine. Il fonde dans les années 1960 la revue Souffles, qui bouleverse le paysage intellectuel maghrébin avant d’être interdite. Emprisonné pour ses idées, il devient un symbole de liberté. Son œuvre poétique, engagée et lumineuse, est traduite dans plus de vingt langues. Le Soleil se meurt, Tribulations d’un rêveur attitré, Chroniques de la citadelle d’exil témoignent de son engagement humaniste et de sa foi dans la puissance des mots. En 2024, il publie À deux pas de l’enfer, un recueil qui célèbre l’existence et chamboule par sa virtuosité.
Siham Bouhlal
Poétesse marocaine et traductrice, Siham Bouhlal se distingue par une écriture sensuelle, spirituelle, profondément ancrée dans la tradition soufie. Formée en littérature comparée, elle a enseigné à Paris et s’est rapidement tournée vers la traduction de textes médiévaux tout en développant une œuvre marquée par la quête du féminin sacré. Ses recueils Le Sang pérenne, Ô nul autre que toi ou encore Étreintes sont autant de méditations sur le désir, l’absence, la mémoire. Siham Bouhlal est sans conteste l’une des femmes les plus influentes de sa génération, et chacun de ses écrits témoigne d’une profonde passion pour les mots, la réflexion, l’humain.
Mohamed Choukri
Mohamed Choukri, disparu en 2003, reste une légende des lettres maghrébines. Orphelin de l’école, enfant des rues de Tanger, devenu écrivain après avoir appris à lire et à écrire aux côtés d’un compagnon de cellule lors d’un séjour en prison durant l’occupation espagnole, il offre avec Le Pain nu une autobiographie brute et inoubliable. Le livre, interdit au Maroc pendant plusieurs années, choque autant qu’il fascine. Publié d’abord en anglais grâce à la traduction de Paul Bowles, puis en français grâce aux soutiens de Jean Genet et Tahar Ben Jelloun, ce roman est devenu un classique absolu. Le Festival du Livre de Paris 2025 est l’occasion idéale pour découvrir ou redécouvrir cet auteur iconique, dont le parcours en tant qu’homme et artiste continue de fasciner à travers le monde.
Festival du Livre de Paris 2025 : le Maroc en majesté
Du 11 au 13 avril 2025, le Maroc est à l’honneur du Festival du Livre de Paris. Pendant trois jours, les visiteurs sont invités à plonger dans l’univers foisonnant des lettres marocaines à travers conférences, tables rondes, lectures, signatures et rencontres inédites.
Le pavillon marocain, conçu comme un espace de dialogue et de découverte, mettra à l’honneur non seulement les auteurs francophones, mais aussi les voix arabophones, amazighes et les créations contemporaines. Ce rendez-vous est une invitation à traverser les frontières, à découvrir des récits de femmes et d’hommes, de résistances, de rêves et d’utopies, dans une langue française sans cesse renouvelée par les accents orientaux. Une célébration de la littérature comme lieu d’émancipation, de mémoire et de liberté, à savourer pour s’ouvrir, encore plus, aux cultures du monde.