Dans Assaut contre la frontière, issu d’un discours prononcé durant le Festival d’Avignon l’été dernier, Leïla Slimani interroge son histoire familiale pour comprendre une lacune qui la hante : sa méconnaissance de la langue arabe. Une réflexion courte et éclairante sur l’enjeu de la pratique du langage et le rôle de la littérature.
C’est sur une idée de Tiago Rodrigues, le directeur du Festival d’Avignon, que Leïla Slimani a pris la parole l’été dernier. Pour une autrice qui peine à écrire sur commande, comme elle le confiait dans Le parfum des fleurs la nuit (2021), elle s’en tire plutôt très bien. Comble pour l’écrivaine d’origine marocaine, qui est née et a grandi à Rabat avant de partir en France pour ses études supérieures : la langue invitée du Festival la saison passée était l’arabe. Cette langue, que Leïla Slimani ne parle pas, ou pas bien.
« Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ?”
C’est une question qui hante Leïla Slimani. Elle était déjà à l’origine de sa trilogie, Le pays des autres (2020). On y suivait une famille marocaine sur trois générations, entre la France et son ancien protectorat. Ici, à nouveau, dans ce discours devenu livre, l’autrice se pose la question. Elle qui parlait l’arabe enfant, pourquoi l’a-t-elle oublié ?
Point de départ d’une réflexion plus large, l’histoire personnelle de Leïla Slimani illustre notre rapport ambigu au langage. Durant son enfance au Maroc, les langues se mêlent librement. Le français, préféré par ses parents, côtoie l’allemand de sa grand-mère, la darija, dialecte vernaculaire du Maroc, l’espagnol des vacances sur la Méditerranée et le chehla, langue des ouvriers de la ferme familiale. C’est en grandissant qu’elle découvre que toutes les langues ne se valent pas. Que la hiérarchie entre les hommes et les cultures se prolonge dans leur manière de se parler. À l’école au Maroc, le français, langue du colonisateur, domine. Et l’arabe est plus fort que les dialectes berbères des classes inférieures. En France, l’arabe fait l’objet de mépris social.
Langue sans frontières
L’autrice replace sur le devant de la scène l’enjeu qui se joue sur le terrain des langues, aussi bien outil de domination que moyen d’émancipation. Elle fait la guerre aux conservateurs marocains qui prônent le monolinguisme comme une lutte contre l’impérialisme. Elle combat l’institutionnalisme français qui avance l’idée d’une langue aux frontières fixes, qui devrait se prémunir des influences de la francophonie.
Voir cette publication sur Instagram
En 2026, pas moins de 150 nouveaux mots ont fait leur entrée au dictionnaire Le Petit Robert. La preuve que les langues évoluent. En pratiquer une, c’est, pour Leïla Slimani, faire l’expérience de la nuance, de la fragilité. C’est apprendre à pratiquer le compromis. Une autre qualité utile à notre époque.
Plaidoyer pour la littérature
Des discours sur le pouvoir de la littérature, il en résonne beaucoup dans le monde littéraire aujourd’hui. Chaque mercredi soir, à la fin de l’émission La Grande Librairie, on entend un écrivain développer librement un court texte en ce sens. Aussi bons soient-ils individuellement, l’idée même que la littérature puisse avoir un pouvoir sur le monde est mystérieuse. C’est à se demander si ces prises de parole ne sont pas une tentative désespérée de colmater les brèches d’une communauté de lecteurs en fuite depuis des années.
Leïla Slimani se distingue toutefois ici. Faisant appel à Roland Barthes, Albert Camus ou Anna Akhmatova, elle formule un plaidoyer modeste et persuasif. Sans verser dans la grandiloquence, sans tomber dans un discours sur le rôle salvateur que pourrait jouer la littérature, elle insiste sur l’expérience de pensée que permet cet art de l’écrit. « La littérature est le seul art capable de nous immerger à ce point dans une conscience, de nous faire voir la vie de l’intérieur et, ainsi, de nous révéler que les gens ne sont jamais tout à fait ce qu’on croit qu’ils sont. » En d’autres termes, la littérature nous permet de nous mettre à la place de l’autre. C’est assez simple, dit comme ça, mais cette empathie, comme le dit l’autrice, représente aujourd’hui un garde-fou précieux contre le péril des visions simplificatrices du monde.