Entre folk dépouillée, combat frontal contre le cyberharcèlement et reprises incongrues, Safia Nolin fait partie de ces artistes québécoises qui bousculent les codes. Après sa belle prestation lors de l’Hyper Weekend Festival à la Maison de la Radio en janvier dernier, rencontre avec une voix aussi poétique que politique.
Elle se définit elle-même comme une « extraterrestre » dans l’industrie musicale. À 33 ans, l’artiste montréalaise Safia Nolin continue de tracer un sillon singulier dans le paysage de la chanson francophone. Avec son album UFO Religion, elle livre une partition intime et dépouillée, conçue comme un refuge face à une époque aliénante.
En début d’année, la jeune Québécoise donnait une « Session intime » dans le cadre feutré de l’Hyper Weekend Festival de Radio France, en partenariat avec la Fnac. Un moment suspendu durant lequel l’artiste livrait ses délicates chansons folk, et donnait un beau duo avec sa compatriote Charlotte Cardin. Rencontre.
Pour quelqu’un qui te découvre aujourd’hui, qui est Safia Nolin ?
Je suis une artiste de Montréal qui a grandi à Québec. J’ai 33 ans et ça fait à peu près dix ans que je fais de la musique. Je fais de la musique triste en français, inspirée par la chanson folk. Je ne suis pas très bonne pour me trouver des références, mais il y a quand même du Elliott Smith dans ma musique, par exemple.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire de la musique ?
J’ai commencé quand j’ai arrêté l’école vers 15 ans. Je m’ennuyais vraiment beaucoup. J’ai appris la guitare sur Internet, puis quelques années plus tard, j’ai commencé à composer – sachant que je ne viens pas d’une famille de musiciens. Ma mère m’a montré une annonce pour le Festival de la chanson de Granby.
J’ai participé, j’ai été prise en demi-finales et j’y ai rencontré plein de gens : des artistes, des labels, des directeurs musicaux. Cette expérience a changé ma vie et cela m’a donné envie de continuer sérieusement.
Y a-t-il des artistes qui t’ont donné envie d’écrire et de chanter ?
Quand j’ai commencé à écouter beaucoup de musique, j’aimais notamment Taylor Swift. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de mal. Je la trouve insipide et je n’aime pas ce qu’elle renvoie. Mais à l’époque, elle faisait partie de mes références, comme Elliott Smith.
Safia Nolin à l’Hyper Weekend Festival
Il y a un contraste entre ta musique très intime et ta personnalité cash.
Oui, cela surprend beaucoup. J’ai toujours adoré faire et écouter de la musique très dépouillée. Les gens viennent souvent à mes concerts en pensant que je suis ultra-déprimée, et ils découvrent que ce n’est pas du tout le cas !
Te sens-tu à part dans l’industrie musicale ?
Mon parcours a toujours été un peu étrange. En étant confrontée aux médias et au public, je me suis rendu compte que j’étais vraiment très différente. J’ai fini par embrasser cet aspect-là. Oui, je me sens parfois complètement à côté du système. Mais c’est aussi positif, parce que ça correspond davantage à ce que je veux être.
Ton album UFO Religion, sorti en 2024, parle d’aliénation, de fin du monde, mais aussi d’espoir. C’est un disque très ancré dans son époque.
Oui, complètement. Je disais souvent que c’était un album pour se préparer à la fin du monde. Et finalement, ce que je craignais semble un peu en train d’arriver. Ce n’est pas drôle, mais c’était une intuition.
La nature semble aussi très présente dans ton univers.
Oui, elle est très importante pour moi. Dans le climat politique actuel, la nature me fait beaucoup de bien. Et si on pense à la fin du monde, on peut aussi se dire que tout retournera à la nature, qui est toujours plus forte que l’humain. C’est quelque chose qui m’apaise énormément.
Considères-tu ta musique comme politique ?
Oui, et même ultra-politique. Quand on appartient comme moi à des groupes marginalisés – queer, racisé·e, militant·e – on ressent depuis longtemps que les choses vont mal. Depuis des années, la droite monte et les droits reculent. Cette inquiétude a nourri l’album.
Les voix des personnes marginalisées et invisibilisées semblent un peu plus audibles ces dernières années. Le ressens-tu ?
Oui, mais parfois dans une logique de quotas. En même temps, les artistes ont aujourd’hui la responsabilité de prendre la parole. Quand une star comme Ariana Grande poste un message politique à ses centaines de millions d’abonné·e·s, ça peut avoir un impact énorme. Les artistes influencent d’autres artistes et le public.
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Tu as créé le spectacle Surveillée et punie à partir d’insultes que tu as reçues en ligne. Comment est né ce projet ?
Le projet m’a été proposé par Philippe Cyr, qui l’a mis en scène au Théâtre Prospero, à Montréal, en 2024. J’avais archivé énormément de commentaires haineux reçus sur Internet, et ils sont devenus la matière du spectacle. Ça a été très guérisseur pour moi, parce que ça donnait un sens à tout ce que j’avais traversé. Transformer ces insultes en matière artistique, c’était une manière de reprendre le contrôle.
Tu es connue pour tes reprises parfois surprenantes, comme Je serai (ta meilleure amie) de Lorie. Si tu devais reprendre un tube très éloigné de ton univers, ce serait quoi ?
J’aimerais beaucoup reprendre une chanson de la chanteuse belge Iliona. J’aime vraiment ce qu’elle fait.
Qu’est-ce qui t’inspire ces temps-ci ?
J’adore les films et les jeux vidéo d’horreur. J’aime beaucoup le travail de Junji Ito, l’un des maîtres du manga d’horreur. Et j’aime énormément aller au théâtre, surtout à Montréal où la scène est très riche.
En ce moment, je dévore le livre d’une autrice québécoise, Nathalie Plaat, qui s’appelle Mourir de froid c’est beau c’est long c’est délicieux. C’est un très beau texte sur la relation thérapeutique.
La scène musicale québécoise est très riche. Quel·les artistes nous recommanderais-tu ?
J’aime beaucoup le groupe d’indie folk Rosier, l’album de mon ami Antoine Corriveau, Oiseau de nuit, et aussi le duo Bibi Club, qui est incroyable.
On t’a déjà vue chanter avec ton épouse, la chanteuse française Pomme. Quel sera votre prochain duo ?
Sur mon nouvel album de reprises, Reprises vol.3, qui sort ce 27 mars. On chante ensemble Sous le vent de Céline Dion et Garou.
Travaillez-vous souvent ensemble ?
Pas vraiment. Je ne travaille pas souvent avec mes amis artistes. On préfère préserver la relation personnelle.