Entretien

Retour de hype, années disco et playlist rap : Karen Cheryl se confie sans filtre

23 janvier 2026
Par Catherine Rochon
Retour de hype, années disco et playlist rap : Karen Cheryl se confie sans filtre
©DR

C’est l’un des come-back les plus spectaculaires – et inattendus – de ces derniers mois : Karen Cheryl cartonne. Alors qu’elle dévoile « Show Me You’re Fan Enough », une nouvelle compilation dédiée à ses années disco, l’ex-idole des eighties se confie. De ses nuits au Studio 54 à sa playlist surprenante qui mixe Drake et SZA, interview sans filtre.

Il suffit d’un simple « allô » pour nous téléporter instantanément quelques décennies en arrière. Lorsqu’elle décroche, le timbre est intact, instantanément familier. Un pur shoot de nostalgie. Karen Cheryl, c’est cette égérie pop qui aura rythmé tant de boums, popularisé la queue de cheval et accompagné les mercredis après-midis des gamins des années 80 grâce à l’émission de télé Vitamine. Mais l’icône eighties aura également réussi là où beaucoup ont échoué : l’art de la réinvention. En redevenant Isabelle Morizet, elle a troqué les paillettes pour l’intimité feutrée du studio d’Europe 1, où elle officie depuis 27 ans. 

Alors qu’elle pensait que le temps l’avait « effacée », un drôle de phénomène s’est produit : Karen Cheryl est redevenue branchée. À la faveur d’un improbable best of sorti en 2025, Étonnamment romantique, l’ex-idole s’est même payée le luxe insolent de se classer quatrième des ventes physiques, venant talonner une certaine… Lady Gaga. « C’est un délire !« , ne cessera-t-elle de répéter durant notre entretien, avec cet enthousiasme toujours aussi contagieux.

Surfant sur ce retour de hype inattendu, un deuxième best of, Show Me You’re Fan Enough, sort en ce début d’année 2026, axé sur l’ère disco de la chanteuse. Une période pivotale et émancipatrice, entamée à New York, qui aura permis à la petite Carène de devenir Karen. 

Nous avons voulu revenir avec elle sur cette étape charnière de sa carrière, mais aussi sur sa capacité à résister dans le showbiz et ses inspirations particulièrement surprenantes.   

Vous partez à New York fin 1977 et vous revenez un an plus tard totalement transformée. Que s’est-il passé ?

À ce moment-là, je suis une très jeune chanteuse française, Carène Cheryl. J’ai déjà connu le succès, j’ai eu des tubes, mais je suis vraiment inscrite dans une variété française très classique. Et pendant une année entière, tout va se transformer.

Entre les enregistrements à Sigma Sound Studios à Philadelphie, les mixages à New York, les rencontres, c’est là-bas que je rencontre Amadeo, qui deviendra mon chorégraphe. Cette année américaine a été déterminante, fondatrice.

Les conditions d’enregistrement étaient exceptionnelles.

Oui, mon producteur de l’époque, qui travaillait aussi avec Claude Carrère pour Sheila, a réuni les pointures américaines du moment. Les choristes officielles de Barry White sont sur cet album, Karen Cheryl. Il y a aussi Carole Fredericks, avant qu’elle ne travaille avec Jean-Jacques Goldman… Pas mal de grandes voix de l’époque. C’est assez fascinant de se dire qu’ils se sont tous amusés à jouer et à chanter sur cet album.

Lorsque vous revenez en France, beaucoup disent ne pas vous reconnaître.

Oui, on pensait que j’étais une jeune chanteuse américaine. Il y avait les chorégraphies, les tenues cousues sur le corps, faites de milliers de strass, c’était le délire disco. Et puis il y avait aussi l’assurance. Tous ces cours de danse, ce travail intense… J’ai vraiment le sentiment d’avoir achevé mon adolescence à New York.

Karen Cheryl et son tube Sing To Me Mama en 1978

Vous parlez souvent d’un déclic new-yorkais.

Oui, il est total. Bien sûr, il y avait le travail en studio, une concentration extrême, parce que l’enjeu était énorme. Mais il y avait aussi tout ce qui se passait autour. Je sortais, par exemple, au Studio 54. C’était la grande époque. On y croisait Andy Warhol, Truman Capote, Diana Ross, les Bee Gees, Al Pacino… C’était totalement cinématographique. Pour la Frenchie que j’étais, j’étais fascinée.

Le disco est aussi un phénomène social et politique.

Complètement. Le disco est né dans les clubs gays new-yorkais, porté par les DJs. Pour la première fois, la musique n’est pas programmée par l’industrie, c’est la piste de danse qui décide. On danse seul, face aux miroirs, on contrôle son image. C’est narcissique, oui, mais aussi extrêmement libérateur. Chacun devient une star, comme l’avait prédit Andy Warhol.

Aviez-vous alors plus de contrôle sur votre image et votre corps ?

Oui, bien plus qu’à mes débuts. Dans la toute première période, je n’avais aucun contrôle. J’étais une gamine qui apprenait le métier en même temps qu’elle l’exerçait. Avec le disco et avec Amadeo, je me suis amusée. Je faisais des propositions, j’intervenais sur les chœurs, sur les orchestrations. Je pouvais enfin m’exprimer artistiquement.

Karen avec un « K » était plus libre que Carène ?

Oui, exactement. Karen l’Américaine osait plus de choses. Même dans la manière de chanter. Je proposais des harmonies, des chœurs, des idées qui n’auraient jamais été envisageables au début.

Vous rappelez aussi que vous êtes musicienne. On retrouve ainsi dans ce nouveau best of le titre KCB, issu d’un show des Carpentier en 1980 où vous jouez de la batterie.

Ce solo, c’était l’ouverture de mon numéro 1 chez les Carpentier. Je n’avais pas répété. Pas une seule fois. On m’a dit : « C’est un one shot. » J’étais terrorisée. J’ai pris mes baguettes, j’ai joué, et c’était enregistré.

J’aurais aimé jouer plus souvent de la batterie à la télévision. À l’époque, j’étais la seule femme batteuse en France. On ne m’a pas assez laissé le faire…

Avez-vous souffert de l’étiquette de lolita qu’on vous a trop souvent attribuée ?

Oui, énormément. À l’époque, la plupart des interviews étaient faites sans moi. On écrivait ce que je devais penser, dire, ressentir. C’était violent. Alors que j’étais bien plus drôle, impertinente et complexe que cette image. Mais sans jamais être dans la provocation. 

Qu’est-ce qui vous a permis de vous protéger dans ce milieu musical très masculin ?

Mes parents. Ils étaient totalement inébranlables face à la célébrité. À la maison, j’étais Isabelle, pas une star. Un jour, mon père est venu me chercher après un direct à la Maison de la Radio, en pleine folie disco. Les fans soulevaient la voiture…

Puis, une heure plus tard, on s’arrête dans un champ de maïs, au coucher du soleil. Il me fait enfiler des bottes en caoutchouc, me met son blouson sur les épaules, et il me dit : « Regarde. Respire. Ça aussi, c’est la vie. » C’est toute mon histoire. Grâce à ça, je n’ai jamais perdu les pieds sur terre.

Karen Cheryl, La marche des machos

La chanson La marche des machos sonne particulièrement d’actualité en cette ère post-#MeToo. Quel regard portez-vous sur cette jeune génération engagée contre le sexisme ?

C’est formidable de courage. J’ai eu une chance phénoménale : je n’ai jamais été agressée dans ce métier. J’en ai pleinement conscience. Parce qu’on peut aussi faire une rencontre terrifiante, quelqu’un de plus puissant, qui vous bloque, qui vous coince. Et c’est dramatique. Donc oui, j’ai eu cette chance. Et je porte un regard très fort sur cette génération. Elle a le courage de parler.

Ce combat a eu plusieurs chapitres. Le premier, fondamental, c’est celui du droit des femmes à disposer de leur corps. Le manifeste des 343, la loi Veil, la contraception, Gisèle Halimi. À l’époque, des femmes mouraient en tentant d’avorter seules. Il y avait des septicémies, des drames terribles. C’était une urgence vitale.

Ensuite, il y a eu le combat pour l’égalité des salaires, qui n’est toujours pas totalement gagné. Et aujourd’hui, on s’attaque davantage aux abus de pouvoir, quand quelqu’un profite de sa position professionnelle pour imposer des choses. Et ça existe dans tous les métiers, pas seulement dans l’inbdustrie de la musique.

Parmi les jeunes artistes, qui vous impressionne aujourd’hui ?

Louane. Je la trouve exceptionnelle. Sa façon de chanter est d’une grande sensibilité, totalement naturelle, jamais forcée. Elle a un vibrato et un sens des appogiatures qui me chavirent. Quand elle s’empare d’une chanson, elle me bouleverse.

Camélia Jordana chante divinement aussi. Elle a récemment repris Le coup de soleil dans l’émission La Boîte à secrets, et c’était magnifique. Et puis Nolwenn Leroy, bien sûr.

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Quand le best of Étonnamment romantique est sorti en 2025, vous attendiez-vous à un tel succès ?

Pas du tout. C’est insensé ! Les demandes arrivent de partout, certaines sont même refusées faute de temps. Je pensais sincèrement que ça resterait confidentiel, que le temps m’avait effacée des mémoires.

La maison de disques Warner y a cru plus que moi. Ce n’est pas moi qui ai initié l’aventure. Le best-of est sorti, il a démarré quatrième juste après Lady Gaga, et là tout s’est emballé. Et non, je n’y crois toujours pas.

 Karen-cheryl-étonnamment romantique

Quel est le plus beau compliment qu’on vous ait fait récemment ?

Quelqu’un m’a dit que je n’avais pas perdu mon sens de l’émerveillement après cinquante ans de métier. J’ai été chanteuse populaire, puis pendant vingt-sept ans à la radio, j’ai reçu des personnalités très diverses, de la dernière impératrice d’Iran à des scientifiques de la NASA, en passant par Vanessa Paradis, Sylvain Tesson, des mathématiciens…. Dire que je suis restée intacte après toutes ces expériences, ça m’a profondément touchée. J’ai un âge certain, mais dans ma tête, j’ai 34 ans.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui n’ose pas se réinventer ?

On n’a rien à perdre. Et si ça ne marche pas, on recommence. Avant d’entrer à Europe 1, j’ai insisté pendant sept ans. On me disait que je n’étais ni journaliste, ni intervieweuse, qu’il fallait que je continue à chanter. Mais je n’ai jamais lâché.

En réalité, ce ne sont pas des reconversions. C’est comme un collier : on ajoute des perles. C’est l’ensemble qui donne du sens. C’est toute une vie.

Après ce nouveau chapitre, quelle est la prochaine étape ?

Je l’ignore totalement, et ça me réjouit. Je suis très concentrée sur cette aventure avec ma maison de disques et ce public que je retrouve. J’ai une petite idée, mais je n’en dirai pas plus. Remonter sur scène ? Non. L’histoire est trop belle. C’est un bijou, c’est sacré. Même si on m’a proposé l’Olympia… Je préfère préserver la magie.

Et qu’écoute Isabelle/Karen en ce moment ?

Mon fils unique, Oscar, qui vient de fêter ses 30 ans, vit aux États-Unis. C’est mon soleil ! Il est ingénieur en informatique, mais sa vraie passion, c’est la house électro. Il compose pour le plaisir, avec une discrétion totale, malgré l’intérêt de plusieurs labels américains.

Malgré les neuf heures de décalage et ses déplacements constants à travers les États-Unis, on reste très connectés et on parle musique en permanence. Il m’envoie des morceaux introuvables ailleurs.

J’aime la house comme lui, mais aussi la pop et le R’n’B. Ma chanteuse préférée ? La rappeuse américaine SZA. Dans ma playlist, on retrouve Kaytranada, Drake, Mac Miller, Lacrim, Lola Young, Molotone, Cash Cobain, Ice Spice, Maria the Scientist, Lil Mosey, Billie Eilish, Selena Gomez, Bruno Mars. Et là, je viens d’ajouter le duo Roméo Elvis et Oscar & the Wolf, Curious de Toro y Moi avec Sam Gellaitry. Voilà les recos de Karen Cheryl !

Article rédigé par
Catherine Rochon
Catherine Rochon
Responsable éditoriale