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Hommage à Terry Pratchett avec La Huitième couleur, la couleur de la magie !

21 septembre 2016
Par JR Rosny
Hommage à Terry Pratchett avec La Huitième couleur, la couleur de la magie !
©DR

Bienvenue sur le Disque-Monde, une Terre plate aux lois physiques improbables, à la magie omniprésente, et où les Touristes fleurissent. Bienvenue dans cette saga de Fantasy de Terry Pratchett, burlesque et ahurissante, aussi drôle qu’intelligente.

Une œuvre colossale  

Prétendre chroniquer Terry Pratchett (1948-2015) est une gageure. L’univers qu’il nous a laissé est tellement riche, tellement dense, qu’un seul article n’y suffira pas. Je vais donc commencer par le début et tâcher de ne pas trop m’écarter du but que je me suis fixé : vous faire découvrir le foisonnement d’idées de cet auteur si exceptionnel qu’il fut anobli en 2008. (Ca y est, les digressions commencent. Je savais bien que je ne pourrais pas m’en empêcher !).

La Huitième Couleur et Le Huitième Sortilège sont les deux premiers volumes des Annales du Disque-Monde, saga de Fantasy humoristique commencée au début des années 1980 et comprenant aujourd’hui plus d’une trentaine de volumes. Le Disque-Monde, comme son nom l’indique, est rond mais comme une pizza, pas comme une boule de bowling. Ce monde fantastique dérive à travers l’immensité galactique, tranquillement posé sur le dos de quatre éléphants, eux-mêmes juchés sur la carapace de la Grande A’Tuin, tortue céleste fendant les flots de l’Univers.

Dès le premier volume, cette réalité est tangible : les scientifiques de ce monde, postés près du Bord, ont prouvé l’existence de cette formidable tortue. Une question vitale cependant encore subsiste : quel est le sexe de la tortue ? Divers pays, états et régions coexistent sur ce Disque-Monde, rappelant beaucoup les diverses régions de notre globe. Sur le Premier Continent se dresse l’immense et (mal)odorante cité d’Ankh-Morpork, la ville principale, aux faux airs de mégalopole à l’aube de la révolution industrielle.

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La Grande A’Tuin © Paul Kidby, 2004


Un monde intergalactique foisonnant

La Huitième Couleur est parue en 1983 en Grande-Bretagne sous le titre The Colour Of Magic. Après un premier essai infructueux en 1993, les éditions de L’Atalante font appel trois ans plus tard à Patrick Couton pour tenter à nouveau de traduire Terry Pratchett. Essai concluant s’il en est, puisqu’en réussissant à « dire presque la même chose » Patrick Couton est désormais le traducteur officiel de Terry Pratchett en France, et a gagné quelques prix pour l’ensemble de son œuvre. Il faut dire que ce n’était pas gagné d’avance…

Le Huitième Sortilège est la suite directe de La Huitième Couleur. En effet, ce dernier se termine sur un cliffhanger proprement ahurissant, et il est impossible de ne pas lire la suite. Vous voilà prévenu ! Ces deux volumes forment en quelque sorte une introduction au Disque-Monde en en disposant les bases. Il est clairement indiqué que le Disque-Monde se situe dans une autre dimension – apparemment de seconde main – celle de l’imaginaire, disposant ainsi d’une géographie et de lois physiques propres, sans compter la prépondérance de la Magie… Ils introduisent également les premiers personnages principaux qui ne tarderont pas à devenir récurrents : les Mages, dont l’inénarrable Rincevent ; la cité d’Ankh-Morpork – oui, la ville est un personnage à part entière – son Patricien et ses Guildes ; la Mort – oui, c’est aussi un personnage – ; le Bagage et j’en passe…

Une absurdité cohérente  La huitième couleur

La force de l’auteur est de faire passer dans cette longue introduction – mais loin d’être dénuée d’action – une cohérence ahurissante, primordiale pour la crédibilité de l’histoire. Je qualifie la cohérence d’ahurissante, pour la simple et bonne raison que l’univers décrit peut sembler de prime abord absurde – et il l’est – les personnages caricaturaux et idiots – or ils ne le sont pas. Pas plus que les situations abordées. L’apparente absurdité se heurte de plein fouet à l’intelligence de la résolution des situations et aux messages passés entre les lignes. Pour peu que le lecteur soit déjà un peu adepte de Fantasy et de mondes imaginaires, il va pleinement croire à tout ce qu’il lit.

Le personnage du Bagage, par exemple. Comme son nom l’indique, le Bagage est une malle d’apparence ordinaire, sauf qu’elle est composée de poirier savant. Le Bagage est donc un être à moitié organique, possédant des centaines de petites jambes lui permettant de suivre son propriétaire n’importe où. À l’instar d’un chien, le Bagage est fort attaché à son maître, et ne permettra à quiconque de lui faire du mal. Il semble également disposer non seulement d’un caractère agressif mais également d’une capacité de stockage infinie. Son propriétaire – en l’occurrence Deuxfleurs, un Touriste – n’a qu’à l’ouvrir pour en sortir l’objet désiré.

Le personnage du Touriste – vous noterez la majuscule(*) – fait également sensation : le concept même de tourisme est totalement inconnu à Ankh-Morpork, y compris de son haut dirigeant, le Patricien. Ce dernier trouve inconcevable qu’on puisse venir – surtout d’aussi loin – simplement pour regarder Ankh-Morpork… De plus, venant de la lointaine Bès Pélargic – terre où l’or abonde tellement qu’il n’en a presque plus de valeur – le Touriste suscite force convoitise chez les habitants d’Ankh-Morpork, à distribuer son or comme s’il s’agissait de vulgaires cailloux.

La Guilde des Voleurs, comme de juste, veut lui mettre la main dessus – enfin, sur l’or que son coffre contient. Mais c’est sans compter sur la Guilde des Assassins, qui se doit d’éliminer ce personnage d’un genre nouveau qu’est le Touriste. Ni sur la Guilde des Marchands, fondée plus tôt dans l’après-midi, peu après l’arrivée du Touriste, en fait. La coïncidence vous semble troublante ? Ce n’en est pas une, et c’est assumé. Elle compte bien elle aussi profiter des richesses de cet étranger… Voilà quelques exemples de situations rocambolesques dans lesquelles nos personnages se retrouvent, et je reviens à mon point de départ : d’une logique à première vue absurde naît une cohésion implacable.

Concernant l’octarine, cette fameuse huitième couleur, dite couleur de la magie, eh bien elle est… comment dire… Vous avez déjà essayé de décrire du fuchsia à un daltonien, vous ? Le mage Rincevent, lui, voit ça comme « une sorte de jaune-pourpre verdâtre fluorescent ». Mais bon, pour ce qu’on en dit…

Le huitième sortilègeLa fantasy burlesque

Si Terry Pratchett n’a pas inventé le genre de la Fantasy burlesque, il lui a incontestablement donné ses lettres de noblesse. Il a pris tous les codes de la Fantasy classique, et en a fait une tarte Tatin : tous les ingrédients sont bel et bien là, mais à l’envers et c’est presque meilleur que l’original. Une petite précision toutefois : si vous ne connaissez pas la Fantasy mais que vous êtes curieux, je ne conseille pas Terry Pratchett pour débuter. Non pas parce que l’approche est trop difficile, n’allez donc pas me qualifier d’élitiste. Cependant il utilise des codes dont il est préférable de connaître l’origine afin de mieux en apprécier le détournement. Commencez doucement par Bilbo le Hobbit, pour n’en citer qu’un.

Une fois que vous avez saisi l’idée générale du décor et de l’ambiance qui règne au sein de ce Disque-Monde tellement unique et pourtant si familier, vous pouvez lire quasiment n’importe quel volume de la saga sans trop vous sentir perdu. Certes, la petite histoire de chacun des personnages gagne en intensité au fil des volumes et la récurrence de certains apparaît plus comme un running-gag qu’autre chose, mais chacun de ces volumes vous entraînera dans une contrée aux particularités et aux protagonistes aussi étonnants qu’attachants, tout en vous faisant suivre une intrigue se déroulant intégralement en un seul volume. Des petits rappels sont de toute manière glissés, souvent sous forme de notes de bas de page, au sein de chacun des volumes, notamment le fait que la Faucheuse est en réalité de sexe masculin. En outre, sous ses airs de ne pas se prendre au sérieux, chaque tome de cette fascinante saga comporte son lot d’humour satirique. Terry Pratchett a une vision extrêmement lucide et avisée de ses contemporains, et ne se gêne absolument pas pour croquer leurs travers : j’irai même jusqu’à dire que, chaque peuplade et activité du Disque-Monde faisant écho à une de notre dimension, cette saga peut très bien s’apparenter à de la sociologie ! 

Il n’y a pas de demi-mesure avec Terry Pratchett : on adore ou on n’accroche pas du tout. Si vous êtes un tantinet soit peu amateur de Fantasy – plutôt orienté High, Light ou Heroic-fantasy à la Seigneur des Anneaux  ou La Belgariade pour ne citer que ceux-là – je n’ai qu’une seule chose à vous dire : découvrez l’univers déjanté et à l’extraordinaire finesse de Terry Pratchett, vous ne le regretterez pas. Parole de fan !

En bonus : les adaptations vidéo

La Huitième couleur existe aussi en DVD ! Couplé avec sa suite – Le Huitième sortilège, donc –, et intitulé dans la version originale The Colour Of Magic, il est composé de deux téléfilms, diffusés en 2008 en Grande-Bretagne. Avec le souci français du détail, chez nous ces téléfilms s’intitulent sobrement Discworld. À ne pas manquer tant l’adaptation est fidèle (enfin dans la mesure du possible : il est par exemple impossible de représenter à l’écran une couleur qui n’existe pas dans notre dimension). Les comédiens jouent juste (surtout Jeremy Irons en Patricien, fabuleux !), et la réalisation est suffisamment kitsch pour parfaitement coller au ton de la série. Tout est affaire de goût, vous me direz, et je ne suis pas critique cinéma, mais personnellement j’adore.

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Paru janvier 2011, 266 pages


Les Annales du Disque-Monde, Tome 1 : La Huitième Couleur, Terry Pratchett (Pocket) sur Fnac.com


La série Les Annales du Disque-Monde sur Fnac.com

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(*) Une petite note afin d’expliciter un point important : l’utilisation de la majuscule chez Terry Pratchett. Lorsqu’elle n’est pas employée pour un nom propre, la majuscule indique le concept même de la chose. Lorsqu’il présente le personnage de Deuxfleurs en tant que Touriste, ce terme – majuscule incluse – désigne tout ce qu’un touriste doit faire et comment il doit se comporter. Ainsi Deuxfleurs, bien qu’il connaisse parfaitement la langue parlée à Ankh-Morpork, se doit d’utiliser maladroitement son guide de conversation, parce c’est comme ça que cela doit être fait et pas autrement : sinon il ne serait plus un Touriste. Merci de votre attention.

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Article rédigé par
JR Rosny
JR Rosny
libraire spécialisé BD à Fnac Rosny
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