Critique, Entretien

Rock star sinon rien, d’Éric Greff : grandeur et misères d’Helmut Fritz

11 avril 2022
Par Sophie Benard
Rock star sinon rien, d’Éric Greff : grandeur et misères d’Helmut Fritz
©Céline Nieszawer

Depuis presque dix ans, Éric Greff tente de se défaire d’Helmut Fritz, ce personnage qu’il a lui-même créé et qui fut le grotesque interprète du tube Ça m’énerve. Témoignage honnête et drôle, Rock star sinon rien décrit l’agitation qui règne dans l’œil du cyclone – et le vide qui succède au buzz.

Éric Greff se voyait déjà en haut de l’affiche alors qu’il se rêvait auteur et interprète de pop folk romantique. Mais c’est avec le drolatique Ça m’énerve qu’il connaît le succès, en 2009 : diffusé en boucle à la radio, le titre s’écoule à plus de 500 000 exemplaires et le clip qui l’accompagne est visionné plus 45 millions de fois. Mais quand le phénomène s’essouffle, galvanisé par le succès, frustré de ne pouvoir en jouir comme il le voudrait et propulsé dans un milieu dont il ne maîtrise pas les codes, Éric Greff se retrouve pris au piège dans le personnage d’Helmut Fritz.

Rock star sinon rien est un texte aussi désabusé qu’amusé, le récit d’une trajectoire singulière dans les méandres d’une impitoyable industrie musicale. Surtout, c’est le moyen qu’Éric Greff a trouvé pour en finir enfin avec le personnage d’Helmut Fritz. Naturel et avenant, l’auteur a accepté, à l’occasion de la parution de son livre, de revenir sur son parcours.

Rock Star sinon rien raconte la genèse du personnage d’Helmut Fritz et du tube Ça m’énerve. Diriez-vous que tout a commencé d’une frustration ou d’un désir ?

Les deux ! Je n’en parle pas dans le livre, mais j’ai commencé le théâtre à 8 ans, et la musique à 12 ans. Toute ma scolarité, j’ai été chanteur dans des groupes de rock, j’écrivais des petits textes à la con, et on faisait des concerts dans des caves, dans des kermesses, dans des trucs à deux balles dans l’Est de la France. Mais, à partir du moment où j’ai commencé mes études, j’ai mis ça de côté. J’ai fait une école de commerce et j’ai commencé à travailler comme commercial.

Au moment où le livre commence, je travaille pour BMW, j’ai la trentaine et je m’enferme dans la routine. Je commence à ressentir une sorte de mal-être et, surtout, ça fait ressortir quelque chose dont je souffre depuis tout petit : les TOC [troubles obsessionnels compulsifs, ndlr]. J’ai des pensées intrusives qui parasitent toutes mes journées, j’imagine la maladie ou la mort de ceux que j’aime… C’est une saloperie, vraiment ! C’est drôle, parce que je n’en parle pas dans le livre ; je ne voulais pas que ce soit une complainte, j’avais surtout hâte d’expliquer aux gens comment on peut parvenir à faire quelque chose avec de la volonté et un peu de chance ! C’est quelque chose que j’ai gardé très longtemps pour moi, mais je me mets à en parler en interviews… Bref, j’avais quelque chose à exorciser, il fallait que je me barre de ce boulot !

Le succès n’a pas empiré les choses ?

Non, c’est tellement extraordinaire, tellement peu commun… Ça a eu l’effet inverse, pour moi. Le succès, la notoriété, l’argent, les gens qui te font des clins d’œil dans la rue… Et surtout la scène, cette énergie que les gens te donnent ! C’est quand le succès va décroitre que le mal-être va revenir, que je vais devoir reprendre des médicaments – et que je vais pas mal picoler !

Après Ça m’énerve, vous avez été parolier pour d’autres artistes, donc vous aviez déjà un pied dans l’écriture ; mais pourquoi avoir décidé de faire le récit de votre expérience ?

Ça faisait un moment que je me disais que l’histoire méritait d’être racontée. Surtout le moment de bascule, ce moment où je quitte mon boulot sur un coup de tête ! C’était en moi depuis un petit bout de temps, mais je n’avais pas mon amorce : je ne savais pas comment commencer le livre, comment amener cette histoire aux gens.

J’avais l’impression d’avoir échoué dans ma quête musicale, de ne pas être parvenu à faire ce qu’ont réussi un Stromae ou un Orelsan : faire plusieurs albums, s’installer durablement dans le cœur des gens. Mais je me suis dit qu’il était peut-être temps d’être un peu plus doux avec ma propre histoire, qu’il fallait prendre le temps de comprendre comment j’en étais arrivé à ressentir cette amertume. C’est pour ça que j’ai commencé à écrire ; j’ai simplement déroulé mon histoire de manière chronologique. L’écriture a duré un mois, et je me suis rendu compte que ça me permettait de me souvenir de beaucoup de choses que j’avais oubliées.

Rock star sinon rien raconte que la blague que représentent Ça m’énerve et son interprète caricatural deviennent en fait un piège. Avez-vous senti une sorte de piège se refermer sur vous ?

C’est exactement ça ! J’ai fait plusieurs tentatives pour tenter de m’extraire d’Helmut Fritz. En 2011, j’ai essayé de faire ma pop, mais je me suis pris des murs. On m’a fait comprendre que j’avais tenté de quitter trop tôt le personnage, alors j’ai replongé. Ça a moins bien marché qu’avant, mais j’ai retrouvé la scène – et c’est le plus important pour moi. Ensuite, j’ai créé Geronimo, mais ça a bloqué parce que je n’étais pas pris au sérieux… à cause du personnage d’Helmut.

J’ai réanimé une dernière fois le personnage d’Helmut Fritz au moment du Covid. Et je crois que ça m’a dégoûté. Je me suis vraiment dit que j’avais été trop loin, que c’était le moment d’arrêter définitivement.

Je crois que tout ce que je vais créer passera toujours par la création de personnages, mais mon erreur a clairement été de m’enfermer trop longtemps dans le même personnage, que je n’ai pu quitter qu’en pointillé pendant des années. Helmut ne cesse pas de revenir, encore aujourd’hui : ces dernières semaines la parution du livre a relancé des demandes.. C’est un vrai boomerang qui revient tout le temps, mais, avec ce livre, je l’ai jeté plus loin que d’habitude ; et j’espère qu’il ne reviendra jamais !

« Je voulais être une rock star. Helmut l’aura été. Pas moi. Mais il est mort et je suis vivant. »

Éric Greff
Rock star sinon rien

Si le piège s’est ainsi refermé, n’est-ce pas parce que vous n’aviez pas les codes du milieu, de l’industrie musicale ?

C’est ça ! Personne ne m’a conseillé, personne ne m’a donné les clefs pour m’en sortir. C’est pour ça que j’ai fait autant d’erreurs. Avec ce que j’avais vécu, mon ego me rendait incapable de voir plus petit. J’avais l’impression que toute l’expérience du succès aurait été vaine si je reprenais dans des plus petites salles, avec des projets plus confidentiels. C’est con, parce que c’est un délire d’ego… Mais je ne m’en sentais pas capable. Je ne voulais pas accepter que ce soit une place qu’on m’avait seulement louée et à laquelle je n’avais plus droit. Et j’avais peur aussi de l’insécurité financière – contrairement à ce qu’on pourrait croire, ça ne rend pas riche de faire un tube ! Ça peut mettre à l’aise quelques années, mais il faut être lucide sur le fait que ça va s’arrêter.

Rock star sinon rien, d’Éric Greff. En librairie le 18 avril 2022.

Rock star sinon rien, d’Éric Greff, Anne Carrière, 208 p., 19 €. En librairie le 18 avril 2022.

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Article rédigé par
Sophie Benard
Sophie Benard
Journaliste