Des amours sages et stéréotypées des sitcoms AB Productions aux récits crus et émotionnellement justes de Skam France ou Mental, en passant par des comédies déjantées comme la récente Pécheresses, les séries françaises ont profondément transformé leur regard sur l’adolescence en trois décennies. Décryptage.
« Premier baiser, échangé sur une plage en été… » Si votre cerveau connaît instantanément la suite des paroles de cette chanson, c’est que vous avez probablement grandi dans les années 1990 et devant le Club Dorothée. En France, c’est dans cette émission jeunesse ultrapopulaire de TF1 que les séries adolescentes sont nées. Inspiré par le succès des premiers teen dramas aux États-Unis – le soap Beverly Hills (1990-2000) et la sitcom Sauvés par le gong (1989-1993) –, le producteur Jean-Luc Azoulay lance une série dérivée à la sitcom Salut les Musclés, diffusée pendant le Club Dorothée. Elle est centrée sur les aventures de la lycéenne Justine (Camille Raymond), la nièce de l’un des Musclés. Diffusée entre 1991 et 1995, Premiers baisers devient un succès colossal, attirant quotidiennement jusqu’à 9 millions de téléspectateurs.
Premières fois sur fond de rires enregistrés
On retrouve des archétypes du teen drama : la sage Justine incarne la girl next door version française, en couple avec son alter ego, le gentil garçon Jérôme (Fabien Remblier). Elle peut compter sur Annette (Magalie Madison), sa meilleure amie à la voix haut perchée et en crush sur son père, Monsieur Girard (Bruno Le Millin), pour la divertir. Le groupe de potes se compose aussi de François (Boris Haguenauer), le geek de service, Anthony, le séducteur en série (Anthony Dupray) ou encore Isabelle (Julie Caignault), la peste de service.

La série se déroule dans des décors d’inspiration américaine, comme la « cafèt' » aux couleurs pastel et aux allures de diner. Enrobées dans des dialogues insipides, ponctués de rires enregistrés, les intrigues légères tournent autour des tromperies amoureuses ou amicales. Les scénaristes ne cherchent pas le réalisme et s’appuient sur une vision très traditionnelle des genres. Le seul horizon proposé aux personnages féminins est l’amour (hétérosexuel).
D’autres productions des années 1990 – notamment Hélène et les garçons avec Hélène Rollès, centrée sur la grande sœur de Justine et ses aventures à la Fac, ou Classe mannequin sur M6 avec Vanessa Demouy, qui prend place dans une école de top models – reprennent cette recette de la sitcom ado ou post-ado mal écrite, mal jouée, tournée avec des budgets riquiqui (une journée de tournage produisait un épisode entier) et regardée avidement par la jeunesse française (qui dispose alors de six chaînes de télé, rappelons-le).
Alors que le décret Tasca impose en 1992 des quotas de production française aux chaînes, France 2 se démarque du paysage avec Seconde B (1993-1995), un teen drama au ton plus réaliste (exit les rires enregistrés), qui suit Nadia, Michael, Pauline, Kader et Jimmy, cinq adolescents d’origines différentes dans leurs aventures au lycée Rimbaud, en banlieue parisienne.
En abordant des thématiques comme une grossesse non désirée, le sida ou la délinquance, la série est plus proche d’un Hartley cœurs à vif que de la très fleur bleue Premiers baisers. Seconde B possède les ingrédients indispensables à un teen drama : un focus sur un groupe de personnages, leurs relations amoureuses, amicales et familiales, ainsi que des thématiques de société qui ancrent la série dans son époque.
Les années 2000 : famille et évasion
Tandis que l’Angleterre dynamite la série adolescente avec le phénomène Skins (2007-2013), qui raconte sans fard les états d’âme d’une adolescence désœuvrée et prompte à faire la fête, la France commence à accuser un certain retard. La fin des sitcoms AB Productions ne donne pas lieu à un renouveau de la série pour ado. Il faut aller du côté des comédies familiales, comme l’excellente Fais pas ci, fais pas ça (2007-2017), pour découvrir des personnages adolescents bien écrits. Mais le point de vue adopté reste du côté des parents.

Les années 2000 sont aussi marquées par les programmes jeunesse de KD2A sur France 2, avec des shows comme Foudre (2007-2011) au ton surnaturel et porté par Joséphine Jobert, et Cœur océan (2006-2011), centrée sur des lycéens en vacances. L’action prend place respectivement en Nouvelle-Calédonie et à l’île de Ré, histoire de faire rêver la jeunesse française.
Si ces feuilletons estivaux ont le mérite de mettre en avant des personnages racisés (merci le service public !) dans des rôles principaux, leurs intrigues évoluent dans le registre du thriller et du soap (les amours, les trahisons, les disparitions mystérieuses), et on est encore loin d’une peinture réaliste de l’adolescence.
La renaissance du teen drama en France
Avec du retard, l’influence de Skins finit tout de même par se faire sentir. Les années 2010 constituent un tournant majeur. En 2010, TF1 lance Clem, une série sur la vie d’une adolescente de 16 ans qui découvre qu’elle est enceinte. Le pitch, osé, tire l’œuvre vers le thème de la famille, puisque l’on suit les premiers pas de jeune mère de la protagoniste. Arte propose aussi sa vision de l’adolescence avec l’excellente minisérie Trois fois Manon (2014). La bouleversante Alba Gaïa Bellugi incarne Manon, une ado de 15 ans en rébellion, qui se retrouve dans un centre pour mineurs fermé après une dispute musclée avec sa mère. Il y a dans cette production une « french touch », un art du drame social, qui la distingue des teen dramas habituels.

La véritable révolution vient d’OCS, qui diffuse en 2016 Les grands. Créée par Vianney Lebasque et Joris Morio, cette comédie sensible suit le parcours de plusieurs personnages attachants en dernière année de collège – la rebelle MJ, le clown Boogie, le sensible Ilyes qui découvre son orientation sexuelle. Un vrai soin est apporté aux dialogues, qui sonnent juste. Drôle et émouvante, Les grands aborde à hauteur d’ado et de façon contemporaine des sujets comme la sexualité, les manquements parentaux ou le harcèlement scolaire, sans jugement moral. Son ton évoque un classique du teen drama américain : Freaks and Geeks (1999).
Le raz-de-marée Skam France
L’autre grande inspiration sérielle des années 2010 côté teen dramas européens, c’est la série norvégienne Skam, à traduire en français par « honte », un sentiment que l’on ressent très intensément à ce moment de la vie où on a besoin de s’intégrer fort au groupe. Diffusée entre 2015 et 2017 et créée par Julie Andem, la production se penche sur une poignée d’ados évoluant dans un lycée à Oslo. À la façon de Skins, mais en optant pour une esthétique plus douce, Skam adopte le point de vue d’un personnage durant toute une saison.

Non seulement la série aborde des thématiques pré #MeToo comme le slutshaming, les agressions sexuelles, le rapport à l’orientation sexuelle ou à la foi, mais elle capte le changement de paradigme qui a lieu avec l’arrivée des réseaux sociaux. Tout au long de la semaine, l’épisode est distillé par courtes scènes mises en ligne sur Facebook et Instagram. Et le dernier jour de la semaine, le vendredi, l’épisode est diffusé dans son entièreté.
Le succès de Skam devient ainsi viral et international. Julie Andem a créé un phénomène de société. Plusieurs adaptations voient le jour, dont une en France, qui connaît un succès au long cours. Diffusée sur France TV Slash entre 2018 et 2023, Skam France compte pas moins de 12 saisons. Le casting de jeunes interprètes est régulièrement renouvelé pour rester focalisé sur l’adolescence et ses méandres.
En abordant l’expérience adolescente selon divers points de vue (des personnages féminins, masculins, blancs ou racisés, hétéros ou LGBTQ+) dans une série à la photographie soignée et qui prend soin de coller à l’air du temps – l’adolescence est toujours un peu la même et toujours un peu différente selon les époques –, Skam France a ouvert la voie à des récits plus diversifiés et débarrassés d’un regard adulte pesant. Le show tisse des storylines justes et bouleversantes autour de sujets comme la précarité, la foi religieuse, le déni de grossesse, la santé mentale ou encore le viol conjugal.
L’adolescence dans toute sa diversité
Les diffuseurs semblent enfin avoir compris l’intérêt de proposer des séries centrées sur l’adolescence. Le sujet de la santé mentale est au cœur des Bracelets rouges (2018-2024) sur TF1, centrée sur des jeunes malades qui vivent à l’hôpital, mais aussi de Mental (2019-2021), qui se déroule au service pédopsychiatrie d’une clinique fictive. Le mal-être adolescent est pris au sérieux tandis que nous vivons la terrible période du Covid.

Sur Netflix, Mortel (2019-2021), créée par Frédéric Garcia, s’inscrit dans l’héritage des teen dramas fantastiques à la Buffy, avec des personnages racisés et une incursion dans la magie vaudou. En 2022, la plateforme met aussi en ligne le thriller fantastique Les 7 vies de Léa de Charlotte Sanson, centré sur une adolescente suicidaire amenée à voyager dans le temps et dans le corps d’autres adolescents. La créativité bat son plein !
Pendant les années post-#MeToo, les séries adolescentes abordent les questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre dans l’émouvante Chair tendre (2022), centrée sur la vie de Sasha (Angèle Metzger), jeune personne intersexe qui subit du harcèlement scolaire, ou Nudes (2022), qui suit la trajectoire d’adolescentes victimes de cyberharcèlement après la diffusion de vidéos intimes. En 2021, la série d’époque Mixte, créée par Marie Roussin, nous raconte avec un humour résolument féministe les défis de la mixité en 1963, dans un lycée jusqu’ici réservé aux garçons.
Acclamée par la critique et le public, Mixte n’aura pourtant pas le droit à une saison 2. Ce boom des séries adolescentes françaises a été largement porté par des plumes féminines au scénario. Mais, signe d’une époque plus réactionnaire, ces deux dernières années, les diffuseurs se sont montrés plus frileux à proposer de nouveaux récits adolescents et ces séries, à l’exception de Skam France, ont du mal à dépasser deux saisons.
Pécheresses, diffusée cette année sur OCS et créée par Charlotte Sanson, fait, elle aussi, figure d’exception. Elle propose une peinture touchante et désopilante des adolescentes de la Gen Z. Créative et singulière, elle vient nous rappeler que le genre du teen drama peut prendre bien des visages et se régénère à chaque nouvelle génération d’ados.