Critique

Young Sherlock, anatomie d’un génie avant la légende

04 mars 2026
Par Louise Lepense
“Young Sherlock”, le 4 mars 2026 sur Prime Video.
“Young Sherlock”, le 4 mars 2026 sur Prime Video. ©Dan Smith

En s’attaquant à la genèse du plus célèbre détective de la littérature anglaise, Prime Video prend le risque de déplacer un monument.

Votre rédactrice doit bien le reconnaître : elle entretient une certaine fascination pour l’œuvre d’Arthur Conan Doyle. D’abord des textes fondateurs, cultes, piliers indéboulonnables de la littérature anglaise ; puis de certaines adaptations, anciennes ou récentes, qui ont tantôt régénéré le mythe ; tantôt l’ont malmené. Alors lorsqu’une nouvelle déclinaison surgit sur Prime Video ce 4 mars, l’instinct balance entre excitation et méfiance : « Encore un Sherlock ? Vraiment ? ». La série adapte les romans d’Andrew Lane, publiés depuis 2010. Une préquelle autorisée, certes. Mais le mythe supporte-t-il l’éternelle cure de jouvence ?

Une origin story sous tension

Loin de Baker Street et des tasses de thé partagées avec John Watson, l’histoire débute par une sortie de prison. Sherlock Holmes, 19 ans, est envoyé à Oxford par son frère Mycroft pour tenter de canaliser son tempérament. À peine installé dans un poste subalterne auprès de l’Université, un vol mêlant un parchemin ancien et une princesse chinoise le renvoie dans la case « suspect » ; avant de basculer dans celle d’ « enquêteur », bien décidé à laver son nom.

Hero Fiennes Tiffin, Max Irons et Colin Firth dans Young Sherlock.©Dan Smith

L’affaire, d’abord circonscrite aux murs feutrés d’Oxford, prend rapidement de l’ampleur. L’intrigue se déploie en cercles concentriques, chaque révélation ouvrant sur un complot plus vaste, plus politique, plus dangereux. Sherlock avance aux côtés d’un camarade de classe – dont l’importance, capitale, fera l’objet d’un détour un peu plus loin.

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En arrière-plan, le passé s’invite sans prévenir. La mort de sa petite soeur Béatrice, l’internement de sa mère, l’ombre de son père, absent… : autant de fissures qui lézardent la carapace du prodige. Sur le papier, l’équation « crime + trauma » peut sembler attendue ; mais l’équilibre tient. L’émotion ne parasite pas l’enquête, elle la nourrit. Et la tension, elle, grimpe d’épisode en épisode, sans jamais vraiment relâcher l’étau.

Cinéma contre série, le duel des styles

La série conserve le nerf d’un polar d’action : bastons, manipulations, pièges, courses-poursuites… Impossible de ne pas penser aux deux films réalisés par Guy Ritchie avec Robert Downey Jr. dans les années 2000, applaudis pour leurs ralentis virtuoses qui disséquaient la pensée du détective avant chaque coup porté. Ironie du sort : Ritchie met en scène les deux premiers épisodes et figure à la production.

Zine Tseng, Hero Fiennes Tiffin et Dónal Finn dans Young Sherlock.©Dan Smith

Mais Young Sherlock ne rejoue pas la partition. Là où le cinéma explosait le mouvement, la série préfère l’introspection méthodique : Sherlock revisite les scènes dans sa tête, recompose les sensations, analyse chaque détail avec une précision obsessionnelle. La déduction devient un espace mental, parfois traversé d’hallucinations, donnant au récit une dimension parfois mythique.

Sherlock et Moriarty, miroir et fracture

Le cœur battant l’oeuvre est le duo formé par Sherlock et celui qui deviendra son ennemi de toujours : James Moriarty. Chez Conan Doyle, l’antagoniste apparaît comme un prince du crime – certainement l’un des plus célèbres de toute la littérature. Ici, la fiction imagine une amitié de jeunesse, un lien fraternel qui ajoute une couche de tragique à leur destin.

Hero Fiennes Tiffin et Dónal Finn dans Young Sherlock.©Dan Smith

Les deux esprits se reconnaissent d’emblée. Même brillance, même goût du jeu intellectuel, même capacité à lire entre les lignes. En bref, deux faces d’une même pièce. Pourtant, la série dessine par moments des lignes de fracture. Sherlock doute, vacille, révèle une humanité que certaines incarnations modernes, notamment celle de Benedict Cumberbatch dans la version de la BBC, avaient gommée. Moriarty, lui, laisse poindre un danger latent, un charme qui pourrait tourner au poison.

Hero Fiennes Tiffin et Dónal Finn dans Young Sherlock.©Dan Smith

Hero Fiennes-Tiffin, révélé par la saga After, porte le rôle avec justesse, charme et une sensibilité inattendue. Dónal Finn, aperçu notamment dans La roue du temps, compose un Moriarty drôle, subtil, déjà redoutablement fin. Zine Tseng, vue dans Le problème à trois corps, insuffle à Gulun Shou’an une énergie combative et mystérieuse. Colin Firth et Joseph Fiennes complètent la distribution, apportant un prestige qui donne à l’ensemble une assise supplémentaire.

Rock, Oxford et panache

La délicieuse bande-son mérite qu’on s’y arrête. Les premières mesures d’A Rocky Road to Dublin ouvrent le premier épisode, immédiatement reconnaissables, avant de laisser place à Days Are Forgotten de Kasabian, choisi pour le générique, qui imprime une identité sonore résolument rock’n’roll – confirmé par des morceaux de Flogging Molly, Goat ou encore Johnny Cash.

En miroir, les décors d’Oxford et de Londres ancrent le récit dans une Angleterre d’époque soigneusement reconstituée. Les pierres, les cours austères, les salons feutrés composent un cadre stylisé. Clin d’œil inattendu au détour de l’épisode 6 : une brève excursion dans la Commune de Paris de 1871 et aux Folies Bergère, toujours filtrée par un regard so british – le tout sur des notes de Jacques Dutronc, s’il vous plaît.

Au fond,Young Sherlock ne cherche ni à sanctifier, ni à dynamiter la légende : elle s’autorise à la déplacer. En choisissant l’angle de la jeunesse, du déséquilibre, de l’apprentissage, la série rappelle qu’un mythe ne naît pas parfait. Sans révolutionner l’icône, elle lui redonne du nerf et une part de risque. Et dans un paysage saturé de reboots, ce n’est pas rien.

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