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La tech devient-elle trop intelligente pour être simple ?

27 février 2026
Par Florence Santrot
La tech devient-elle trop intelligente pour être simple ?
©PV productions/Shutterstock

Smartphones censés deviner nos intentions, plateformes qui nous recommandent quoi regarder ou écouter et nous enferment dans des cases, PC bardés d’assistants IA, objets connectés qui automatisent nos gestes quotidiens… Sur le papier, la promesse est limpide : simplifier la vie. Dans les faits, l’expérience utilisateur semble parfois plus confuse que jamais.

Les interfaces n’ont jamais été aussi épurées. Les écrans d’accueil des smartphones et des ordinateurs sont lisses, les icônes minimalistes, les animations fluides. Tout semble intuitif, presque naturel. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache une architecture logicielle d’une complexité croissante : paramètres imbriqués, autorisations multiples, synchronisations permanentes, couches d’intelligence artificielle qui analysent, anticipent et ajustent en continu.

En quelques années, nos appareils sont devenus des systèmes adaptatifs. Ils apprennent de nos habitudes, personnalisent nos contenus, réorganisent nos priorités. Cette sophistication invisible devait alléger nos gestes quotidiens. Elle exige en réalité de nouveaux apprentissages : comprendre pourquoi une notification apparaît, la raison de ce réglage qui change seul, l’explication derrière cette suggestion qui, soudain, s’impose. La promesse de simplicité se heurte à une autre réalité : celle d’une technologie toujours plus puissante, mais pas toujours plus lisible.

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Trop de fonctions, pas assez de clarté

Le phénomène porte un nom dans la littérature marketing : la « feature fatigue », la fatigue des options. Plus un produit affiche de possibilités, plus il séduit au moment de l’achat. Cependant, à l’usage, l’abondance devient friction. Ce qui rassure ou fait rêver sur la fiche technique complique l’expérience réelle. Bien souvent, l’utilisateur n’exploite qu’une fraction des fonctions, tout en subissant la complexité qu’elles génèrent.

Les smartphones illustrent parfaitement cette dérive. Paramètres de confidentialité à tiroirs, options d’IA générative, automatisations invisibles, notifications intelligentes, gestion multiappareils… Chez Apple comme chez Samsung, les systèmes sont devenus de véritables écosystèmes. L’interface reste sobre. Toutefois, derrière, les réglages s’enfoncent parfois sur cinq ou six niveaux. Trouver une autorisation précise peut nécessiter de longues minutes d’exploration.

©Andriy Baidak

L’IA simplifie… en théorie

L’intelligence artificielle devait résoudre ce paradoxe. Moins de menus, plus d’assistance. On ne configure plus, on demande. Des acteurs comme Microsoft avec Copilot ou Google avec ses assistants intégrés promettent une interaction plus naturelle : écrire, rechercher, organiser, tout deviendrait conversationnel.

Pourtant, la complexité ne disparaît pas, elle se déplace. L’utilisateur doit apprendre à formuler des requêtes efficaces, à comprendre les limites du système, à corriger ses erreurs. Une mauvaise interprétation, et le résultat déçoit. La charge cognitive change de forme : moins technique, plus abstraite. Dialoguer avec une IA suppose de saisir sa logique probabiliste, ce qui n’est pas toujours intuitif.

Des interfaces toujours plus chargées

Le téléviseur connecté en est un autre révélateur. Auparavant, on avait un écran et une télécommande. On passait d’une chaîne à l’autre, on gérait le volume… et cela fonctionnait très bien. Aujourd’hui, l’écran d’accueil n’est plus un simple menu : c’est un carrefour algorithmique. Applications, recommandations personnalisées, contenus sponsorisés, profils multiples. Les interfaces d’Amazon (Fire TV), d’Apple TV ou de Google TV multiplient les couches. L’algorithme trie pour nous. Toutefois, le paysage visuel reste dense.

Même évolution sur les ordinateurs : synchronisation cloud permanente, gestion de comptes multiples, autorisations croisées entre services, double authentification à gogo, clés de sécurité en pagaille… Chaque nouvelle fonctionnalité améliore un point précis, tout en ajoutant une strate supplémentaire. L’utilisateur navigue dans un environnement qui ne cesse de s’épaissir.

©Mulevich

Son de cloche identique dans les voitures de dernière génération. Des fabricants comme Tesla, sous prétexte d’un intérieur dépouillé, ont enlevé nombre de boutons physiques. Désormais, il faut « slider » d’un affichage à l’autre, naviguer dans les menus pendant que l’on conduit… Des tests comparatifs ont montré que ces modèles à écran tactile nécessitent plus de temps d’attention que trois boutons alignés permettant de gérer la radio ou la température générale. D’ailleurs, l’organisme européen de sécurité Euro NCAP a annoncé vouloir intégrer l’ergonomie des commandes physiques dans ses critères de notation sécurité. Le bouton est toujours à la même place, le geste est mémorisé, on peut le faire sans quitter la route du regard… Avec un écran, on passe d’un geste réflexe à une microdécision (vérification visuelle, validation mentale).

La simplicité, victime collatérale ?

Les spécialistes du Nielsen Norman Group alertent régulièrement sur cette surcharge silencieuse. Un design minimaliste peut masquer une structure labyrinthique. Ce n’est pas parce qu’un écran est épuré qu’il est simple. La profondeur des menus, l’accumulation d’options et la personnalisation extrême complexifient l’entraide et brouillent les repères.

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La technologie contemporaine n’est plus seulement un outil. C’est un système adaptatif, en mouvement permanent. Elle apprend, modifie, propose, anticipe. Pourtant, cette intelligence embarquée peut donner le sentiment d’un contrôle diffus. Pourquoi ce contenu apparaît-il ? Pourquoi ce réglage a-t-il changé ? Pourquoi cette fonction s’est-elle activée seule ? À mesure que la tech devient plus intelligente, elle devient aussi un peu moins transparente. La vraie question n’est pas de savoir si l’innovation va trop loin. Elle est de savoir si, dans cette course à l’intelligence, la simplicité reste une priorité – ou si elle est devenue un dommage collatéral.

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