Critique

Gourou : que vaut le film avec Pierre Niney ?

28 janvier 2026
Par Boris Szames
Pierre Niney dans “Gourou”, au cinéma le 28 janvier.
Pierre Niney dans “Gourou”, au cinéma le 28 janvier. ©StudioCanal

Quelques mois à peine après Dalloway, Yann Gozlan passe au tamis les dérives du business du bonheur dans Gourou, thriller grinçant porté par un Pierre Niney en surrégime. Un exercice de style bien rôdé, mais dépourvu d’horizon. Critique.

Dans l’introduction à sa Politique des acteurs, Luc Moullet distingue le comédien américain de son homologue français à travers le prisme de l’histoire dramatique. L’un est légataire d’une tradition théâtrale relativement récente, quand l’autre porte sur ses épaules le poids d’un héritage multiséculaire. Moullet attribue ainsi la gestuelle et les murmures amplifiés de l’acteur français du temps du muet à la nécessité de se faire bien entendre par un public tenu à distance de la scène, dispositif aboli par le cinéma tout juste sorti de l’œuf.

La performance outrée (overplaying) de Pierre Niney dans Gourou s’inscrit pourtant dans la longue lignée de bateleurs américains à la Elmer Gantry et Buffalo Bill, respectivement immortalisés à l’écran par Burt Lancaster (Elmer Gantry, le charlatan de Richard Brooks) et, entre autres, par Paul Newman (Buffalo Bill et les Indiens de Robert Altman), et plus récemment par John C. Reilly (Pile ou face d’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis). 

Gourou.©StudioCanal

Le chant du gourou

Après avoir joué le vengeur masqué dans l’énorme Comte de Monte-Cristo (2024) d’Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, notre infatigable performer épouse à nouveau l’identité de Matthieu Levasseur, « mascotte » de Yann Gozlan. D’usurpateur inquiet dans L’homme idéal à justicier fébrile (déjà !) dans Boîte noire, le voici rhabillé en coach en développement personnel. Un leader charismatique, mais pas foncièrement convaincant sous les traits du frêle Niney. Un prédicateur agnostique qui promet à ses ouailles de reprendre leur vie en main par la seule force de la volonté dans des séminaires réglés au cordeau. Oreillette, sourire « blanc lavabo », rhétorique ciselée… Levasseur déploie tous les artifices de mise en scène rodés par ces gourous qui essaiment en France et aux États-Unis. Gozlan s’inspire d’ailleurs d’un cador de la profession (de foi), Anthony Robbins, chantre de la marche sur le feu pour vaincre sa peur, à qui Netflix a consacré un fascinant documentaire, I Am not your Guru, en 2016.

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Chez Gozlan, le rôle du phénix (alias Peter Conrad) est incarné par un acteur américain, Holt McCallany, croisé par deux fois chez David Fincher (dans Fight Club et Mindhunter) – auquel on peut comparer le réalisateur dans ses meilleurs moments.

Les gesticulations fiévreuses de « coach Matt » font évidemment la paire avec les prêches survitaminés du gourou masculiniste joué par Tom Cruise dans Magnolia (1999) de Paul Thomas Anderson. Au grand dam de Yann Gozlan, martelant n’avoir jamais eu l’intention de s’aventurer sur le même terrain. Niney, d’ailleurs initiateur du projet, se revendique plutôt de Leonardo DiCaprio en trader hâbleur dans Le loup de Wall Street (2013) et de Paul Dano, prédicateur halluciné de There Will Be Blood (2007). « J’emprunte aux gens que j’admire », proférait-il déjà dans Un homme idéal (2015).

Gourou.©StudioCanal

Prêchi-prêcha

Pris à la gorge par la justice, le coach en surrégime se noie dans son babillage d’entrepreneur de bonheur. L’armure se fissure lorsqu’éclate une guerre fratricide (dont on ne divulguera pas l’argument). La pression ressentie explose les potards jusqu’au point de rupture. Gozlan abandonne son matamore d’évangéliste au complotisme, point de non-retour de ce thriller parano malheureusement brouillon dans son dernier virage.

La bande-annonce de Gourou.

Aux encablures de la farce goguenarde, Gourou est partie prenante d’un siècle nécrosé par l’optimisation, cheville ouvrière du néolibéralisme. « Offrir la meilleure version de soi-même » : la marotte des géants de la tech taraude des cinéastes de tous horizons ces derniers temps, qu’on pense à The Substance (2024) de Coralie Fargeat ou au plus discret Shell (2024) de Max Minghella. Yann Gozlan mène rondement sa barque dans ces eaux troubles, sans trop savoir quel cap maintenir. Brillant exercice de style, Gourou souffre peut-être de courir plusieurs lièvres à la fois. « Don’t fuck with my show ! », avertit Peter Conrad dans les coulisses de son seul en scène. Pierre Niney assure le spectacle de bout en bout, parfois en pure perte.

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