Critique

Le mage du Kremlin : Olivier Assayas signe-t-il une adaptation fidèle du best-seller de Giuliano da Empoli ?

21 janvier 2026
Par Pauline Weiss
Jude Law et Paul Dano dans “Le mage du Kremlin”.
Jude Law et Paul Dano dans “Le mage du Kremlin”. ©Carole Bethuel/Curiosa Films/Gaumont/France 2 Cinéma

Olivier Assayas présente son film le plus politique avec Le mage du Kremlin, en salle ce mercredi 21 janvier 2026. Adapté du roman de Giuliano da Empoli, publié en 2022, il met en scène Paul Dano dans le rôle principal du conseiller de l’ombre, face à Jude Law dans celui de Vladimir Poutine. La transposition convaincante à l’écran doit sa réussite à trois principaux choix.

Publié en 2022, Le mage du Kremlin, signé de l’auteur italien Giuliano da Empoli, a passionné le lectorat français, avec 150 000 exemplaires vendus. Le hasard du calendrier a voulu qu’il sorte quelques semaines après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, décidée par Vladimir Poutine, au pouvoir depuis 1999.

Si son ascension a déjà été racontée à maintes reprises dans des documentaires et livres historiques, l’écrivain choisit la fiction inspirée de faits réels pour mieux décrypter les coulisses de la politique russe contemporaine. Son personnage principal, Vadim Baranov, est librement inspiré de Vladislav Sourkov, le stratège qui a murmuré à l’oreille de Poutine pendant 20 ans, surnommé « le mage du Kremlin » ou « le nouveau Raspoutine ».

La bande-annonce du film Le mage du Kremlin.

Après de nombreuses expériences internationales (Sils Maria, Cuban Network), Olivier Assayas réunit encore ici un casting impressionnant pour cette adaptation façon thriller. Une histoire qui semble s’être imposée à lui : il est le seul réalisateur à qui Giuliano da Empoli a envoyé son roman en amont de la publication. Aidé de l’écrivain russophile Emmanuel Carrère au scénario, le réalisateur livre, ce mercredi 21 janvier, sa version du Mage du Kremlin, présentée en septembre dernier en compétition à la Mostra de Venise.

Avec une grande fidélité au roman, à la trame de son récit, à ses détails et à ses moments forts, le thriller politique marque par son réalisme. Il n’a évidemment pas pu être tourné en Russie, mais la Lettonie a accueilli l’intégralité du tournage et se révèle un décor bluffant. Voici les différences entre le livre et le film qui nous ont particulièrement marqués au cours du visionnage.

1 La transposition des monologues à l’écran 

Le roman de Giuliano da Empoli est marqué par deux narrations successives. Tout d’abord, celle du chercheur de passage à Moscou pour son travail (joué dans le film par Jeffrey Wright), ayant pris un congé sabbatique d’un an de l’université de Yale pour se consacrer à ses recherches sur l’écrivain russe Zamiatine (1884-1937). Au moment de sa rencontre avec Vadim Baranov, le point de vue change et le récit est désormais conté par l’homme politique russe, retraité depuis sa démission du Kremlin.  

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On pouvait se demander comment le film allait mettre en scène cette narration dense retraçant d’abord son parcours, puis l’ascension de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, à travers son regard. La voix off est omniprésente (parfois trop), avec une grande fidélité au texte de Da Empoli, mais se met souvent en retrait pour laisser place à des dialogues ajoutés au scénario. Une réussite pensée pour accélérer le rythme du film et accentuer l’aspect de thriller politique.

En portant à l’écran la jeunesse de Vadim Baranov (déjà joué par Paul Dano), successivement metteur en scène de théâtre et producteur à la télévision, avant d’atterrir par hasard dans l’arène politique, l’adaptation rend ce personnage encore plus humain et questionne, peut-être plus frontalement que le livre, la manière dont un choix peut changer la trajectoire d’une vie.

2 Paul Dano et Jude Law, les visages de Vadim Baranov et Vladimir Poutine

Bien que le roman soit extrêmement riche, il peut être difficile de s’imaginer la manière dont agissent et pensent les deux personnages principaux. Olivier Assayas a réussi le pari de réunir un excellent casting international. Avec un talent qui n’est plus à prouver depuis plus d’une décennie (même si Quentin Tarantino ne semble pas être du même avis), Paul Dano apparaît comme le choix idéal pour jouer un homme en apparence peu démonstratif, dont le destin semble scellé, lié à jamais à la Russie de Poutine, jusqu’à ce que sa compagne et la naissance de sa fille parviennent à le changer.

Paul Dano dans Le mage du Kremlin. ©Carole Bethuel/Curiosa Films/Gaumont

Ses monologues sont réduits (notamment son histoire familiale, très présente au début du roman), mais sa voix off reste l’élément central du film. Comme pour accompagner le spectateur, Le mage du Kremlin, version Assayas, est chapitré en fonction des grandes séquences historiques, allant de l’accession au pouvoir de Poutine en 1999, succédant à Boris Eltsine, aux Jeux olympiques de Sotchi, en 2014. 

Concernant Poutine, le récit de Da Empoli ne laissait planer aucun doute sur le personnage. Méthodique et sans émotion, le chef du FSB, devenu l’homme le plus puissant de la fédération russe, entend, avant même sa prise de pouvoir, régner seul, en Tsar, terme central du livre comme du film. Le choix de Jude Law, acteur anglais au charme indéniable, pouvait paraître surprenant, et pourtant… Si, en apparence, la ressemblance n’existe pas et qu’aucune prothèse n’a été ajoutée pour le transformer en sorte de sosie, l’acteur excelle. Aidé d’une perruque et surtout de son appropriation du personnage, il adopte une façon de se déplacer et de s’exprimer proche du russe sans l’imiter et d’ailleurs sans aucun accent.

Jude Law incarne Vladimir Poutine. ©moviexchange

Dans le film, la pensée du pouvoir par Poutine est rendue plus concrète par des détails marquants que permet le cinéma : un regard, un silence, un geste participant au climat de tension. Ensemble, les deux acteurs reproduisent aussi les dialogues clés du roman avec réussite, et apparaissent, au bout de deux heures et demie, comme des personnages plus développés, et donc dramatiques et tyranniques. 

3 Le personnage de Ksenia

C’est une des grandes réussites du film. Dans le livre de Da Empoli, Vadim Baranov rencontre dans sa jeunesse une femme dont l’existence va bouleverser sa vie. Contrairement aux autres, elle n’a pas de nom de famille et s’appelle simplement « Ksenia ». Purement fictif, contrairement aux autres, ce personnage ne revient que rarement dans le récit.

On comprend évidemment que Ksenia représente l’inverse du milieu de Baranov. Elle aime la liberté que promettait la Russie postcommuniste des années 1990 et que Poutine a fait voler en éclats au tournant du siècle. Si l’écrivain développait davantage ses origines et la manière dont ses parents ont influencé sa façon de penser, en refermant le livre, on s’interrogeait sur le rôle qu’elle a vraiment pu jouer dans le parcours et les choix de Baranov. N’était-elle qu’une apparition ou était-elle bien réelle ?

Alicia Vikander et Paul Dano dans Le mage du Kremlin. ©Gaumont

Au contraire, Olivier Assayas a décidé d’en faire un véritable personnage secondaire, campé par Alicia Vikander. L’actrice suédoise, qu’il avait déjà dirigée dans la série HBO Irma Vep (2022), charme dès sa première apparition. La scène de rencontre est d’ailleurs plus inoubliable que celle du livre, à l’image de chacune de leurs retrouvailles, bien plus nombreuses que dans le roman.

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Ksenia a la particularité de ne croiser aucun des autres personnages du film, puisqu’elle représente le seul élément de la vie privée de Baranov, une personne qui le rend humain et sentimental, qui s’oppose à ses idées, mais l’aime malgré tout. Celle qui lui offrira une vie familiale à sa sortie du Kremlin. La liberté. Mais à quel prix ?

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