Décryptage

Les sept cadrans : pourquoi Netflix est-il toujours obsédé par Agatha Christie ?

12 janvier 2026
Par Marion Olité
“Les sept cadrans d'Agatha Christie”, le jeudi 15 janvier 2026 sur Netflix.
“Les sept cadrans d'Agatha Christie”, le jeudi 15 janvier 2026 sur Netflix. ©Lloyd Pursall/Netflix

Alors que l’on fête l’anniversaire des 50 ans de la disparition d’Agatha Christie, ce 12 janvier, la nouvelle minisérie adaptée de son roman éponyme Les sept cadrans est attendue sur Netflix. La « Reine du crime » continue de nous hanter. Mais quelle recette imparable a-t-elle donc mise au point ?

Il est des noms qui restent gravés au panthéon de la culture populaire mondiale. Agatha Christie fait partie de ceux-là. Avec une soixantaine de romans publiés de son vivant (sans compter des recueils de nouvelles et des pièces de théâtre), la prolifique romancière, née en 1890 en Angleterre et décédée en 1976 à l’âge de 85 ans, a rejoint le club très fermé des auteurs les plus lus du monde anglophone, aux côtés d’un certain William Shakespeare.

Une œuvre foisonnante

Ses romans policiers sont réédités de façon récurrente et redécouverts par chaque nouvelle génération. Le petit comme le grand écran se chargent aussi de perpétuer son héritage : on ne compte plus le nombre de films et de séries adaptées fidèlement ou dérivées de son univers. Si ses best-sellers les plus connus – Le crime de l’Orient-Express (1934), Mort sur le Nil (1937) ou Ils étaient dix (1939) – ont été portés à l’écran plus d’une fois, l’œuvre de la romancière contient des pépites plus confidentielles.

Les sept cadrans d’Agatha Christie.©Netflix

Parmi elles, le roman Les sept cadrans. Publié en 1929, quand Agatha Christie commence à prendre confiance en sa plume, il ne met pas en scène Hercule Poirot ou Miss Marple, ses personnages de détectives passés à la postérité, mais on y retrouve tout ce qui fait le sel de ses récits. Un meurtre mystérieux (et dans le cas présent, même plusieurs), une intrigue à tiroirs, des rebondissements malins, une détective amatrice attachante et une galerie de personnages hauts en couleur, appartenant à la bonne société anglaise.

Les sept cadrans d’Agatha Christie.©Netflix

En 1925, lors d’une fête somptueuse dans une maison de campagne, une plaisanterie tourne mortellement mal. La très perspicace Lady Eileen Brent (Mia McKenna-Bruce) va tenter de démêler cette sombre affaire aux multiples ramifications, pour le plus grand embarras du superintendant Battle (Martin Freeman) dépêché par Scotland Yard. Signée Chris Chibnall (Broadchurch), cette nouvelle minisérie, fidèle au matériau d’origine, devrait séduire les fans d’Agatha Christie. Mais pourquoi ses histoires restent-elles toujours aussi savoureuses ?

Et Agatha Christie créa la recette du cosy mystery

Avec ses romans à énigmes, Agatha Christie a largement contribué au succès du « cosy mystery« . Considéré comme désuet dans les années 2000 (on n’avait plus envie de regarder Columbo ou Hercule Poirot), ce sous-genre du roman policier a de nouveau le vent en poupe depuis quelques années, que ce soit dans les rayons des librairies – avec les romans Agatha Raisin de M. C. Beaton ou Bretzel & beurre salé de Margot et Jean Le Moal – ou sur les écrans, avec la franchise cinématographique À couteaux tirés sur Netflix et la série Only Murders in the Building sur Disney +.

Les sept cadrans d’Agatha Christie.©Netflix

Comme dans les polars noirs, le récit débute par un crime ou un enlèvement. Mais tout est question d’atmosphère : exit la violence, le gore ou les scènes de sexe explicites. Le « cosy mystery », « l’enquête douillette », sent bon le thé chaud et le fauteuil confortable au coin du feu. Le personnage qui va jouer les détectives est très souvent amateur et de genre féminin.

Dans Les sept cadrans, c’est la jeune Lady Eileen Brent, surnommée « Bundle », qui incarne un personnage de « garçonne » (terme en vogue à l’époque) en quête d’indépendance dans un contexte post-Première Guerre mondiale. Très douée quand il s’agit de créer des personnages féminins malicieux et dégourdis, Agatha Christie a donné vie à Miss Marple. Héroïne de 12 de ses romans, cette vieille dame résout des énigmes sans trop bouger de sa campagne anglaise.

Miss Marple.©TF1+

Dans la plupart des récits d’Agatha Christie, il s’agit de trouver un coupable à l’aide d’indices disséminés tout au long de l’intrigue. Dans le sillage d’Arthur Conan Doyle avec Sherlock Holmes, la romancière invite le public à un jeu de piste ludique où il peut trouver la clé de l’énigme en se transformant lui aussi en détective du dimanche. Les indices sont sous vos yeux, il suffit de les ouvrir bien grand !

Dans les « cosy mystery », pas besoin de se lancer dans une course-poursuite haletante : le personnage principal ne remporte pas la partie en usant de la violence, mais grâce à son esprit de déduction. On assiste au triomphe de la raison et de la science sur les superstitions. La parole terrasse littéralement le Mal : le coupable s’avoue vaincu après la scène de résolution où le protagoniste remet les pièces du puzzle dans le bon sens. C’est à peine s’il pense à s’enfuir !

“La nature humaine est partout la même”

Cette réplique phare de Miss Marple contient en son cœur un autre ingrédient du succès au long cours des romans d’Agatha Christie. Ses coupables ne sont pas des monstres ou des étrangers à qui elle ferait endosser le rôle bouc-émissaire. L’écrivaine avait compris que le plus inquiétant avec les crimes, c’est qu’ils sont généralement commis par des proches : un frère, un père ou un ami. En un mot : tout le monde est suspect, vous comme votre voisin.

Les sept cadrans d’Agatha Christie.©Netflix

Et la nature humaine, Agatha Christie l’a côtoyée de près dans des cadres propices au storytelling. Loin de son image surannée de « mamie gâteau anglaise », la romancière a vécu une existence pleine de rebondissements et de voyages dans des contrées lointaines, notamment au Moyen-Orient. Elle a aussi été infirmière pendant la Première Guerre mondiale et en a profité pour emmagasiner un sacré savoir en matière de poison, élément que l’on retrouve souvent dans ses romans.

Mariée et divorcée, elle a disparu pendant 11 jours en 1926. On l’a retrouvée dans un hôtel où elle séjournait sous le nom de la maîtresse de son mari (une forme de vengeance facétieuse). Remariée en 1930 avec Max Mallowan, un archéologue de 15 ans son cadet, Agatha Christie s’est prise de passion pour les fouilles archéologiques et l’a accompagné sur toutes ses campagnes à l’étranger.

Une mécanique moderne

Les romans d’Agatha Christie tissent des intrigues en prise avec leur époque. Par exemple, celle des Sept cadrans est intimement liée aux traumatismes de la Première Guerre mondiale et aux innovations techniques (un métal aux propriétés extraordinaires se trouve au cœur de toutes les convoitises). Le crime, chez Agatha Christie, est un révélateur social de l’hypocrisie anglaise.

Si les histoires concoctées par la « Duchesse de la mort » nous paraissent toujours aussi modernes, c’est aussi parce qu’elle avait compris avant tout le monde l’intérêt des pitchs « high concept » : dix personnes isolées dans un endroit clos avec un meurtrier parmi elles, un crime dans un train bloqué, un dîner où chacun a un mobile…

Les sept cadrans d’Agatha Christie.©Netflix

Les romans d’Agatha Christie contiennent un mystère bien établi, un lieu intriguant et une mécanique ludique implacable – faite d’indices et de fausses pistes – qui nous obligent à tourner la page suivante pour avoir le fin mot de l’histoire. Ce sont des « page turner » et, transposés en série, des fictions hautement « binge watchables », qui perdurent sans lasser le public.

En témoigne le succès au long cours de séries comme l’anglaise Miss Marple (2005-2013) ou la française Les petits meurtres d’Agatha Christie (2009-2024), dont les intrigues peuvent être transposées pour coller à l’époque choisie. L’extraordinaire longévité de la romancière, qui a écrit des années 1920 au milieu des années 1970, plaçant ses personnages à diverses époques, fournit une matière fictionnelle extrêmement riche.

Les sept cadrans d’Agatha Christie.©Netflix

Ses récits sont d’autant plus adaptables sur le petit écran que le « cosy mystery » est bavard et contient peu de véritables scènes d’action. Il se nourrit de ses personnages, ce qui convient parfaitement au format sériel. Si la minisérie Les sept cadrans d’Agatha Christie, attendue le 15 janvier sur Netflix, répond aux attentes du public, il y a de fortes chances qu’Agatha Christie continue de s’inviter sur la plateforme. Obsédée par la mort, la romancière a trouvé le moyen d’en triompher, par la plume.

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