Publié il y a quelques semaines dans le monde entier, Le livre des vies nous immerge à la première personne dans l’existence et le parcours hors norme de la reine de l’imaginaire, Margaret Atwood. Une autobiographie qui constitue l’un des événements littéraires de l’année.
Drôle de sensation que de plonger dans un livre de Margaret Atwood pour se tourner en arrière. La reine des lettres canadiennes, la papesse de la science-fiction, autrice du chef-d’œuvre culte La servante écarlate, a tellement fertilisé nos imaginaires en prospectant le futur avec la République de Gilead, société dystopique qui a remplacé les États-Unis, qu’on est bien curieux de la voir se muer en archéologue, désireuse de fouiller les vestiges du passé.
Et elle ne remue pas n’importe quels souvenirs. Il ne s’agit pas ici d’un roman historique comme avait pu l’être La captive (1998), un autre de ses classiques, mais bien de mémoires, dans lesquelles l’écrivaine de 85 ans se dévoile sans fard. Dans Le livre des vies, elle retrace sur près de 600 pages, avec la même plume alerte de ses débuts, une existence solitaire, courageuse, qui n’a cessé d’entrer en écho avec son œuvre et d’infuser ses convictions intellectuelles.
L’enfant sauvage
La vie de Margaret Atwood peut d’abord se lire comme un grand roman d’aventures dans les immensités sauvages du nord du Québec. Une sorte de western glacé fait d’exploration et de pionniers. Fille d’un entomologiste spécialisé dans l’étude des insectes dans leur milieu naturel, elle a passé le plus clair de son enfance au cœur de la forêt, dans une cabane sans eau courante, sans électricité, à la lumière de la bougie, obligée de chasser pour se nourrir.
Une épopée survivaliste en pleine Seconde Guerre mondiale, alors que le monde se déchire, qui renferme déjà la matière d’un roman fascinant. D’autant que la romancière se remémore cette période avec une précision à couper le souffle. Chaque détail, chaque sensation l’habite encore au plus profond. Peut-être parce que cette période a déterminé sa vocation. Au fond des bois, Margaret Atwood choisira les livres comme alliés. Lectrice compulsive d’ouvrages scientifiques ou de romans policiers, elle va peu à peu entrer sur le chemin de l’écriture.
Dans la fabrique de l’écrivain
De son premier livre, paru en 1961, un recueil de poésie, à aujourd’hui où elle rédige les mémoires de sa vie, Margaret Atwood nous plonge dans les dédales de son œuvre, mais surtout de ses habitudes d’écriture. Bienvenue dans le monde d’une écrivaine improvisatrice plus que méthodique. Pas de fin préméditée comme dans les romans policiers, une recette qui évolue en cours de route, des personnages qui surgissent, une innocence, une forme de naïveté cultivée à chaque instant : les chemins de la création sont semés d’embûches, mais rafraichissants.
Pas de doute, la recette fonctionne. Pour s’en apercevoir, il suffit de lister les chefs-d’œuvre qui jalonnent son œuvre : la fiction historique La captive (1998), Le tueur aveugle, lauréat du Booker Prize en 2000, Le dernier homme (2005), Les testaments, Booker Prize 2019 ou, encore plus récemment, Promenons-nous dans les bois (2023).
Mais nul n’égale bien sûr la déflagration La servante écarlate. Il y a comme un paradoxe savoureux à voir une œuvre, racontant un monde où la natalité est presque réduite à néant, faire chaque année autant de petits dans l’actualité littéraire. Depuis sa parution en 1985, la dystopie de Margaret Atwood ne cesse de féconder les imaginaires des nouvelles générations d’écrivains et d’écrivaines, et a placé la question de la fertilité au centre de la science-fiction. La première accession au pouvoir de Trump en 2016 et son adaptation en série ont même élevé le roman au rang d’objet culte de la pop culture. Grâce à ces mémoires, on découvre les secrets de sa création dans le Berlin divisé des années 1980.
Une intellectuelle engagée
L’œuvre de Margaret Atwood et son influence ne seraient pas les mêmes sans les engagements qu’elle porte dans la vie et dans ses livres. La puissance de ses personnages féminins, son combat pour le droit des femmes à disposer de leur corps, mais aussi les tensions qui ont pu régner avec les différents courants féministes, la flamme écologique qui l’anime depuis toujours : on traverse dans ce livre une existence marquée par la question de la responsabilité de l’écrivaine.
Une trajectoire qui rayonne d’autant plus à l’heure de l’irruption fracassante de l’intelligence artificielle, de la falsification de la vérité, de la vague autoritaire qui s’est emparée du monde. Des sujets sur lesquels elle a aussi beaucoup de choses à dire. Finalement, Margaret Atwood incarne à elle seule ce qui fait la grandeur d’une romancière : son obsession de divertir, son besoin d’informer et de mobiliser. Et nul doute que son imaginaire n’en a pas fini de nous bercer. La preuve, une nouvelle série adaptée de son roman Les testaments est prévue en 2026 sur la plateforme Disney+.