Critique

La Troisième Main, d’Arthur Dreyfus, un roman à bras le corps

08 décembre 2023
Par Léonard Desbrières
Arthur Dreyfus a fait paraître “La Troisième Main” cette année.
Arthur Dreyfus a fait paraître “La Troisième Main” cette année. ©H. Bamberger/P.O.L

Avec La Troisième Main, le romancier Arthur Dreyfus signe une nouvelle prouesse littéraire. Preuve qu’il est loin d’être un auteur comme les autres.

Une première rentrée littéraire, avec tout ce qu’elle comporte d’impitoyable pour le demi-millier de parutions simultanées ; une concurrence féroce sur le filon de l’étrange et du genre ; le succès impressionnant, écrasant de ses deux acolytes chez P.O.L – le phénomène Neige Sinno, (prix littéraire Le Monde, prix Femina et prix Goncourt des lycéens) et l’auteur maison désormais installé Pierric Bailly –… Les planètes semblaient alignées pour que le nouveau roman d’Arthur Dreyfus subisse une cruelle destinée.

Dans un premier temps, force est de constater qu’il a eu bien du mal à exister. Au fil des semaines pourtant, La Troisième Main a rencontré son public, les ventes culminant aujourd’hui à près de 10 000 exemplaires. Il a également séduit la critique, qui salue aujourd’hui une œuvre à part et vient de le récompenser du prix Wepler. Un succès tardif qui symbolise à merveille la trajectoire originale d’Arthur Dreyfus.

Écrire hors des sentiers battus

Livre après livre, le romancier a en effet déjoué tous les pièges qui se dressaient sur son chemin, balayé les injonctions et bousculé les codes de la littérature. Provincial brillant passé par les bancs d’Henri IV et de Sciences Po, il aurait pu connaître une carrière toute tracée. C’était sans compter sur sa furieuse liberté.

Édité depuis près de trois ans chez P.O.L, la maison qui publie des livres « pour mettre le désordre là où l’ordre s’installe » et qui a révélé Pérec, Duras, Carrère ou encore Guillaume Dustan, Arthur Dreyfus semble avoir trouvé le parfait réceptacle pour faire vivre son œuvre inventive et provocatrice. Il est même devenu le porte-étendard d’une littérature queer parce que LGBTQ+, mais surtout parce que royaume de l’étrange.

Couverture du livre Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui d’Arthur Dreyfus. ©P.O.L

Déjà, en 2021, il avait fait parler de lui avec son Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, une somme de 2 300 pages dans laquelle il racontait sous toutes les coutures les aventures et expériences qui ont émaillé sa vie. Un carnet de bord sulfureux pour raconter une addiction « à la drogue des garçons » qui ne fut pas du goût de tout le monde, surtout pas des puritains qui règnent encore ici ou là. Mais un texte dingue, démesuré, dérangeant, qui posait autant la question du poids du sexe dans nos vies que de la nature de la littérature elle-même. Le livre signait l’éclosion d’un artiste capable de transformer ses névroses en matière première de la création.

Une nouvelle dimension

Deux ans plus tard, c’est dans le domaine de la pure fiction qu’Arthur Dreyfus fait la démonstration de sa nouvelle dimension littéraire. Avoir une bonne idée, c’est déjà un bon début quand on est un écrivain. Mais la mener à bien, c’est une autre paire de manches. Alors, le romancier a pris son temps – près de dix ans – pour écrire La Troisième Main. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attente valait la peine.

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Victime collatérale de la Première Guerre mondiale, Paul Marchand est une gueule cassée pas comme les autres. Touché par un obus alors qu’il s’est approché trop près du front à bicyclette, il tombe entre les mains d’un chirurgien diabolique qui décide d’en faire sa prochaine expérience et de lui greffer en plein milieu du ventre le bras d’un soldat allemand.

Condamné à être un monstre, comme la créature du Frankenstein de Mary Shelley, Paul Marchand se retrouve aux prises avec ce nouveau membre incontrôlable, doté de sa propre volonté et capable du meilleur comme du pire.

Frankenstein est un mythe moderne.

Débute alors un ébouriffant roman picaresque, tordu et tordant. Ce héros pas comme les autres excelle à l’usine dans le serrage de vis, il devient tour à tour magicien, musicien et artiste. Séducteur maladroit, il est pour certaines femmes un monstre effrayant et violent, et pour d’autres un Dom Juan doté d’un pouvoir de jouissance illimité.

On suit avec un plaisir presque enfantin les tribulations de ce freak. Souvent très drôle, progressivement plus sombre et cruel, le récit est mené tambour battant avec une imagination débordante et un incroyable souffle romanesque. En toile de fond, Arthur Dreyfus déroule une métaphore fine et touchante de nos pulsions, de nos bas instincts et de l’inconscient – qui parfois prennent le contrôle de nos vies. Comme un monstre qui vivrait toujours en nous et avec lequel il faudrait apprendre à compter.

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