À la fin des années 60, le système des studios s’essouffle et une nouvelle génération de cinéastes, biberonnée à la contre-culture et au cinéma européen, s’empare alors des caméras pour dynamiter les codes établis. C’est la naissance du Nouvel Hollywood, une parenthèse enchantée de liberté créative qui a changé le cinéma à tout jamais. Voici 10 chefs-d’œuvre indispensables de cette ère.
Mais qu’est-ce que le Nouvel Hollywood ? C’est un mouvement artistique majeur, courant 1967 début des années 80, qui marque la prise de pouvoir des réalisateurs sur les producteurs.
Libérés du puritanisme de la censure du code Hays, des auteurs comme Coppola, Scorsese ou encore Penn imposent alors un style réaliste, sombre et politique. Ils brisent les tabous de la violence et du sexe pour raconter sans fard une Amérique en pleine crise morale. Alors, pour saisir l’essence de cette révolution, voici 10 œuvres fondatrices à (re)découvrir d’urgence.
Bonnie and Clyde, Arthur Penn (1967)
Dans l’Amérique de la Grande Dépression, Clyde Barrow (Warren Beatty), un petit voyou charismatique, croise la route de Bonnie Parker (Faye Dunaway), une serveuse qui s’ennuie à mourir. Ensemble, ils se lancent dans une cavale meurtrière à travers le pays, braquant des banques et défiant les forces de l’ordre.
C’est le film par lequel le scandale arrive. En s’affranchissant de la censure de l’époque, Bonnie and Clyde a ouvert la vanne à une représentation inédite de la violence et de la sexualité à l’écran.
Arthur Penn mélange les genres, passant de la comédie burlesque au drame tragique en une seconde, et rend ses hors-la-loi plus sympathiques que les policiers qui les traquent. Le final, d’une brutalité esthétisée jamais vue alors, reste l’acte de naissance officiel du cinéma moderne américain.
Le Lauréat, Mike Nichols (1967)
Benjamin Braddock (Dustin Hoffman), tout juste diplômé et rentré chez ses parents en Californie, nage en plein désarroi existentiel. Lors d’une fête mondaine, il est séduit par Mrs. Robinson (Anne Bancroft), une amie de la famille beaucoup plus âgée que lui. Il entame une liaison maladroite avec elle, mais la situation se complique terriblement lorsqu’il tombe amoureux d’Elaine (Katharine Ross), la fille de sa maîtresse, provoquant un chaos familial et social.
Sorti la même année que Bonnie and Clyde, Le Lauréat attaque l’Amérique puritaine sur un autre front : celui du conflit de générations. Avec sa bande originale signée Simon et Garfunkel et sa mise en scène inventive, le film capture parfaitement le malaise de la jeunesse de l’époque, coincée entre les attentes conservatrices de leurs parents et un désir flou de liberté.
C’est l’un des premiers films à avoir prouvé qu’un sujet adulte, intimiste et porté par un acteur au physique atypique pouvait devenir un immense succès populaire.
Easy Rider, Dennis Hopper (1969)
Après avoir vendu une grosse quantité de drogue à la frontière mexicaine, Billy (Dennis Hopper) et Wyatt (Peter Fonda), enfourchent leurs choppers pour traverser les États-Unis direction La Nouvelle-Orléans. Sur la route, ce duo de motards hippies croise des communautés utopistes, un avocat alcoolique (Jack Nicholson) et l’hostilité grandissante d’une Amérique profonde effrayée par leurs cheveux longs et leur soif de liberté.
Véritable manifeste de la contre-culture, Easy Rider a prouvé qu’on pouvait faire un carton au box-office avec un budget dérisoire, pas de stars (à l’époque) et un scénario improvisé au fil de la route.
Il incarne le rejet total du système des studios : tournage en décors naturels, montage psychédélique et une fin nihiliste qui refuse la fin joyeuse traditionnelle. C’est le cri de révolte d’une génération désabusée qui voit le rêve hippie se heurter à la violence du réel.
La Horde sauvage, Sam Peckinpah (1969)
Alors que l’Ouest américain se modernise et que l’ère des cow-boys touche à sa fin en 1913, Pike Bishop (William Holden) et sa bande de hors-la-loi vieillissants tentent un dernier coup d’éclat. Traqués par Deke Thornton (Robert Ryan), un ancien partenaire forcé de collaborer avec des chasseurs de primes, ils se réfugient au Mexique. Là-bas, ils se retrouvent impliqués dans une lutte brutale contre un général corrompu, Mapache, qui les conduira vers un affrontement final suicidaire.
Si le western était le genre roi du « vieux Hollywood », Sam Peckinpah se charge ici de l’enterrer avec fracas. La Horde sauvage est ce qu’on appelle un western crépusculaire : les héros sont des hommes fatigués et sans morale, loin de l’image lisse de John Wayne.
Le film est célèbre pour son montage révolutionnaire et sa violence graphique (le sang gicle pour la première fois à l’écran), transformant la fusillade finale en un ballet de mort qui a traumatisé et fasciné les spectateurs de l’époque.
French Connection, William Friedkin (1971)
À New York, Jimmy « Popeye » Doyle (Gene Hackman) et son coéquipier Buddy Russo (Roy Scheider), deux flics des stupéfiants aux méthodes musclées, enquêtent sur un vaste trafic d’héroïne. Ils découvrent qu’une cargaison massive doit arriver de Marseille, orchestrée par le raffiné et insaisissable Alain Charnier (Fernando Rey). Une traque obsessionnelle s’engage alors dans les rues crasseuses de Brooklyn, culminant dans une poursuite légendaire entre une voiture et un métro aérien.
Avec French Connection, le polar descend dans la rue. William Friedkin adopte un style quasi-documentaire, tournant souvent sans autorisation au milieu des vrais passants, pour capturer l’énergie brute de la ville.
Le film brouille la frontière entre le bien et le mal : le « héros », Popeye Doyle, est brutal et antipathique. Ce réalisme âpre, couronné par l’Oscar du Meilleur Film, marque la rupture définitive avec les policiers glamour des années 50.
Le Parrain, Francis Ford Coppola (1972)
En 1945, à New York, Don Vito Corleone (Marlon Brando) règne en maître sur l’une des cinq familles de la mafia. Alors qu’il refuse de s’impliquer dans le trafic de drogue, il est victime d’une tentative d’assassinat qui déclenche une guerre des gangs. Son plus jeune fils, Michael (Al Pacino), héros de guerre qui voulait rester en dehors des affaires criminelles, se voit contraint de plonger dans la violence pour sauver sa famille et succéder à son père.
Si les premiers films du mouvement étaient des productions rebelles à petit budget, Le Parrain marque le moment où les jeunes auteurs prennent le pouvoir au sein même des grands studios.
Francis Ford Coppola réussit l’impossible : faire un film d’auteur sombre, complexe et opératique, tout en livrant le plus grand blockbuster de son temps. Il réinvente le film de gangsters en ne montrant pas des monstres, mais une famille, offrant une métaphore cinglante du capitalisme américain.
Vol au-dessus d’un nid de coucou, Miloš Forman (1975)
Pour échapper à la prison, Randle P. McMurphy (Jack Nicholson) simule la folie et se fait interner dans un hôpital psychiatrique. Il y découvre un monde sous la coupe de l’infirmière Ratched (Louise Fletcher), une femme tyrannique qui brise psychologiquement les patients. McMurphy décide alors de mener la révolution au sein de l’établissement, poussant ses compagnons d’infortune à retrouver leur dignité et leur soif de liberté.
C’est l’allégorie politique par excellence. À travers cet asile, Miloš Forman critique une société américaine qui cherche à normaliser les individus et à écraser toute dissidence. Le duel entre l’énergie anarchique de Jack Nicholson (l’acteur visage de cette époque) et la froideur institutionnelle de l’infirmière Ratched résume à lui seul le combat de la contre-culture contre l’autorité. Vol au-dessus d’un nid de coucou : un hymne à la liberté bouleversant qui a raflé les 5 Oscars majeurs.
Taxi Driver, Martin Scorsese (1976)
Travis Bickle (Robert De Niro), vétéran du Vietnam insomniaque et solitaire, devient chauffeur de taxi de nuit à New York. Témoin de la misère, de la prostitution et de la violence qui gangrènent les rues, il sombre peu à peu dans une paranoïa obsessionnelle. Rejeté par une employée qu’il idolâtrait, il décide de « nettoyer » la ville à sa manière et se fixe pour mission de sauver Iris (Jodie Foster), une prostituée mineure.
C’est la quintessence de la collaboration Scorsese / De Niro et l’étude psychologique la plus aboutie de cette ère. Le film nous plonge sans filtre dans la tête d’un anti-héros perturbé, brouillant la frontière entre le justicier et le psychopathe. Avec sa mise en scène urbaine et poisseuse, Taxi Driver capture le traumatisme post-Vietnam et la solitude moderne comme aucun autre film avant lui. La Palme d’Or à Cannes en 1976 viendra sacrer cette vision radicale d’un monde en perdition.
Voyage au bout de l’enfer, Michael Cimino (1978)
Dans une petite ville industrielle de Pennsylvanie, trois ouvriers sidérurgistes et amis inséparables, Michael (Robert De Niro), Nick (Christopher Walken) et Steven (John Savage), célèbrent un mariage avant de partir combattre au Vietnam. L’horreur de la guerre et la torture psychologique qu’ils subissent aux mains de leurs geôliers vont briser leurs vies et leur innocence à jamais, rendant le retour au pays impossible pour certains.
Le traumatisme de la guerre du Vietnam est l’un des thèmes majeurs qui hantent le cinéma des années 70, et Voyage au bout de l’enfer en est l’étendard émotionnel. Michael Cimino prend le temps de filmer la vie quotidienne avant de la fracasser contre la violence du conflit.
C’est une œuvre immense sur l’amitié masculine et les cicatrices invisibles d’une génération sacrifiée, portée par une mélancolie qui tranche avec le patriotisme aveugle des films de guerre précédents.
Apocalypse Now, Francis Ford Coppola (1979)
En pleine guerre du Vietnam, le capitaine Willard (Martin Sheen), un officier des services secrets au bout du rouleau, se voit confier une mission secrète : remonter le fleuve vers le Cambodge pour localiser et exécuter le colonel Kurtz (Marlon Brando). Ce dernier, ancien béret vert modèle, a sombré dans la folie et règne comme un demi-dieu sur une tribu indigène. Le voyage de Willard se transforme en une odyssée psychédélique et absurde au cœur des ténèbres humaines.
Si Bonnie and Clyde a ouvert le bal, Apocalypse Now le clôt dans la démesure la plus totale. Tournage catastrophique, budget explosé, réalisateur au bord du suicide : le film est le symbole de la liberté absolue (et parfois dangereuse) accordée aux auteurs de l’époque.
Visuellement grandiose et thématiquement dense, c’est une expérience sensorielle unique qui montre jusqu’où le Nouvel Hollywood a osé aller avant que les studios ne reprennent le contrôle financier.