L’Éclaireur s’est entretenu avec Régis Loisel à l’occasion du mois de la BD et de la sortie récente de son nouveau projet, « La dernière maison juste avant la forêt ».
Alors qu’il prépare actuellement le dernier tome de la grande saga La quête de l’oiseau du temps, Régis Loisel est récemment revenu en librairie avec La dernière maison juste avant la forêt (Éditions Rue de Sèvres), marquant son grand retour au dessin. À l’occasion du mois de la BD, l’auteur emblématique de la bande dessinée française est revenu, pour L’Éclaireur, sur son œuvre, sa façon de travailler et ses derniers projets. Entretien.
Pour commencer, un mot sur La dernière maison juste avant la forêt, votre dernier album paru. D’où vient ce projet et quelle était l’envie derrière cette œuvre ?
À l’origine, c’est une histoire que Jean-Blaise Djian avait commencée. Il m’avait fait lire le début pour avoir mon avis. J’aimais beaucoup le premier quart : il y avait une ambiance, un univers très fort. Après, à mon sens, ça partait complètement ailleurs. Ça devenait une histoire de flic, ça sortait de la maison et ça n’avait plus rien à voir avec ce qui m’avait séduit au départ. Je lui ai dit : “C’est dommage, parce que ton univers est vraiment intéressant, mais là, tu n’en fais rien.” C’était il y a une dizaine d’années. Je n’étais absolument pas censé dessiner quoi que ce soit, c’était juste une discussion. Il a tenu compte de mes remarques, a retravaillé son histoire, me l’a refait lire.
C’était mieux, mais encore loin de ce que j’imaginais. Quand je suis revenu en France, je lui ai proposé qu’on travaille ensemble dessus. J’avais énormément d’idées, son histoire faisait écho à ce que je faisais dans les années 1970 : un univers un peu baroque, fantastique, parfois humoristique. J’avais écrit une centaine de pages pour étoffer son scénario. Il a adoré. On a donc décidé de coécrire l’histoire. Le point de départ est le sien, la suite est davantage mon point de vue.
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À la sortie de l’album, beaucoup parlaient du “retour de Régis Loisel au dessin”. Est-ce que vous le ressentez ainsi, ou avez-vous l’impression de ne jamais avoir vraiment quitté le dessin ?
C’est une question de point de vue. Je n’avais pas sorti d’album dessiné par moi depuis longtemps, c’est vrai. Le dernier, c’était Mickey : café Zombo, il y a presque dix ans. Entre-temps, j’ai surtout travaillé sur des scénarios. J’ai fait quatre albums, dont deux Quête, où je continue malgré tout à dessiner, à corriger, à surveiller le travail des autres dessinateurs. J’ai toujours été dans l’ombre, mais je n’étais jamais très loin du dessin.
Le fait de savoir que vous allez dessiner l’album change-t-il votre manière de travailler, notamment dans la construction des planches et l’écriture scénaristique ?
J’ai travaillé sur La dernière maison juste avant la forêt de façon très fragmentée. J’étais souvent interrompu par d’autres projets, notamment La quête de l’oiseau du temps. Travailler en pointillés sur une histoire, c’est extrêmement désagréable.
On s’interrompt, on sort du bain, puis on y revient des mois plus tard. Pour cette bande dessinée, j’ai eu quasiment neuf mois d’interruption. Quand on s’y remet, on regarde son travail autrement. On se dit : “Ça, ce n’est pas très bon, je peux faire mieux”, alors on retouche, on recommence. Et ça n’en finit jamais. L’album fait quand même 160 pages, c’est énorme !
Arrive-t-il un moment où vous vous dites : “Là, c’est bon, je m’arrête” ?
Je fais ce que je peux. Quand quelque chose ne me plaît vraiment pas, je recommence. Évidemment, on pourrait passer sa vie sur une planche. La perfection n’existe pas, et ce n’est pas souhaitable. Le lecteur ne voit pas ces repentirs. Mais quand quelque chose est vraiment flagrant à mes yeux, je recommence. Et quand c’est refait, je me dis : “Là, c’est mieux.”
Relisez-vous vos albums une fois qu’ils sont publiés ?
Non, jamais. Je n’ai jamais relu La quête, ni Peter Pan. Je regarde parfois quelques pages pour me rappeler un personnage ou un détail, mais lire un album entier, non. J’en suis incapable.
Vous êtes à la fois scénariste et dessinateur. Avez-vous le sentiment que le dessin raconte autant que les mots ?
Absolument. J’écris mes scénarios à la main, avec des ratures, sans chercher à figer les dialogues. Je connais le sens général. Puis, j’affine les dialogues au moment du dessin. Quand un dessinateur travaille sur un scénario, il l’interprète. Comme je suis à la fois scénariste et dessinateur, j’interprète moi-même ce que j’ai écrit. Et parfois, même moi, je suis surpris par ce qui apparaît au dessin.
Quand je travaille avec d’autres dessinateurs, je ne leur demande jamais de faire du Loisel. Je veux qu’ils racontent l’histoire à leur manière. J’ai toujours pensé qu’il serait bien un jour de proposer la même histoire à plusieurs dessinateurs qui ne savent pas qu’ils font la même histoire afin de voir l’interprétation de chacun. Un scénariste peut donner des indications, mais le dessinateur est le metteur en scène, comme un réalisateur au cinéma.
« Quand on fait un album, on ne cherche pas à marquer les gens. On fait ce qu’on peut, avec le cœur. Après, ça touche ou pas. » Régis Loisel
Justement, votre travail est souvent qualifié de très cinématographique.
Oui. Si je n’avais pas été dessinateur, le cinéma aurait sans doute été une voie possible pour moi, à un niveau ou à un autre.
La culture continue-t-elle de vous nourrir aujourd’hui ?
Oui, énormément. Je lis beaucoup : environ 80 % de romans et 20 % de BD. Et le cinéma, j’adore. Si je pouvais voir un film tous les soirs, je le ferais. Même des films mauvais : je vais jusqu’au bout, je regarde les bonus, les making-of. Ça m’intéresse toujours.
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Peter Pan et Mickey : café Zombo sont les deux seuls titres que vous avez réalisés entièrement seul. Est-ce plus libérateur de travailler seul ou au contraire plus difficile ?
Travailler seul, c’est compliqué. Dans une histoire, on se retrouve toujours face à des nœuds. Et parfois, il suffit d’en parler à quelqu’un pour que tout se débloque. Moi, je travaille de façon assez anarchique. Je sais où je vais, mais pas toujours comment. D’autres scénaristes sont beaucoup plus structurés. C’est une question de méthode.
Peter Pan a marqué toute une génération. Quel regard portez-vous dessus aujourd’hui ?
Mon seul regard, c’est celui que me renvoient les autres. Le lectorat a été très marqué par cette histoire et ça m’épate. Quand on fait un album, on ne cherche pas à marquer les gens. On fait ce qu’on peut, avec le cœur. Après, ça touche ou pas.
C’est pareil pour La dernière maison juste avant la forêt. Certains adorent, d’autres détestent. Certains n’ont pas compris le côté potache, décalé, mais c’est l’histoire qui veut ça. On me reproche parfois que ce ne soit pas le Loisel qu’on attend. Mais on ne peut pas toujours refaire la même chose.
Vous regardez les critiques ?
Oui, parfois. C’est très excessif : soit on encense, soit on démonte. Il y a peu de nuances. Mais ce n’est pas grave. L’essentiel, c’est que le livre fasse sa vie. Et a priori, il se vend plutôt bien.
Le marché a beaucoup changé…
Énormément. L’offre est très importante. Quand j’ai sorti La quête de l’oiseau du temps, en 1983, il y avait environ 350 nouveautés par an. Aujourd’hui, c’est sans commune mesure, il y en a plus de 6 000. Il y a trop de choix, tout va très vite, comme les séries télé. Le lectorat se disperse entre les jeux vidéo, les séries, les plateformes. Forcément, les ventes baissent.
Peter Pan est un mythe important de la littérature, propice aux interprétations et aux adaptations. Y a-t-il d’autres mythes que vous auriez aimé revisiter ?
Don Quichotte, peut-être, mon fils aurait adoré que je le fasse. J’aime les contes, comme Le petit chaperon rouge ou Le petit poucet. Les contes sont extrêmement violents et cruels à l’origine. Ça ne m’aurait pas déplu de faire des réinterprétations de ces histoires-là, en prenant le côté adulte, sous forme de récits courts, très graphiques, très aérés.
Et l’horreur ? J’ai l’impression que vos œuvres en contiennent toujours un peu.
Oui, c’est vrai. J’aimerais faire une vraie histoire d’horreur, pas forcément du gore, mais plutôt psychologique. Le suspense et l’angoisse sont plus intéressants qu’une tête coupée. Il faut que je trouve l’histoire, avec un point de vue différent.
Un dernier mot sur La quête ?
Je suis en plein dedans. Je travaille actuellement sur le dernier album, Après la quête de l’oiseau du temps, j’en suis à la douzième page, il y en aura 86. Je m’applique, on m’attend au tournant ! Il n’y en aura plus après, ça sera un seul album.
Ce sera plus une histoire de personnages que d’aventure, Bragon est beaucoup plus vieux que là où on l’a laissé dans la série mère. On a beaucoup réfléchi à la fin avec Serge Le Tendre. J’espère qu’elle sera à la hauteur.