Entretien

« Le son des gens qui s’en foutent » : la géniale Freak Slug secoue la pop anglaise

16 décembre 2025
Par Catherine Rochon
"Le son des gens qui s'en foutent" : la géniale Freak Slug secoue la pop anglaise
©DR

Elle a le nom d’un gastéropode bizarroïde, la désinvolture punk et l’accent à couper au couteau de Manchester. Freak Slug, nouvelle voix ultra-excitante de la scène indie-pop britannique, débarque avec son nouvel EP « Loose Tooth and Short Skirt ». Entre deux gorgées de thé, elle nous parle de pluie, d’amour, de féminisme et d’énergie punk.

C’est avec le bruit d’une bouilloire en fond sonore que l’interview (en visio) commence. Une entrée en matière on ne peut plus british. Loin des productions proprettes et aseptisées, Freak Slug – de son vrai nom Xenya Genovese – cultive son indépendance, et un son farouchement lo-fi, oscillant entre pop effrontée et slacker rock, ironie et vulnérabilité. Avec son nouvel EP Loose Tooth and Short Skirt, elle chante son spleen générationnel, à travers des mélodies aussi accrocheuses que rugueuses.  

L’eau du thé est prête. La jeune artiste mancunienne de 30 ans s’installe dans son salon dont les murs sont constellés de cadres arty, elle saisit son énorme mug en grès, plante son regard charbonneux dans la caméra. Rencontre sans filtre.

On commence par les bases : peux-tu nous raconter l’histoire derrière ce nom de scène, « Freak Slug » (la limace bizarre) ?

Freak Slug : Je crois que je voulais simplement m’amuser, c’était une blague. J’étais jeune et un peu stupide, et aujourd’hui j’y vois surtout un joli souvenir de la personne que j’étais à l’époque. J’étais en voyage, je vivais à Barcelone, et ce nom un peu farfelu m’est venu comme ça, sans calcul. Je ne pensais absolument pas faire carrière. C’est assez drôle – et un peu surprenant – de devoir porter ce nom « sérieusement » aujourd’hui, mais au fond, il vaut mieux en rire.

Tu viens de Manchester, une ville avec un héritage musical colossal. Comment grandit-on dans la ville de géants comme Joy Division, The Smiths ou Oasis ?

Je dirais que c’est inspirant. C’est tellement cool de venir d’un endroit qui engendre autant d’artistes incroyables. Et je pense sincèrement que le temps est tellement pourri que les gens n’ont rien de mieux à faire que de créer de l’art. D’ailleurs, il pleut en ce moment même, c’est déprimant à mourir… La seule chose à faire, c’est aller au pub ou écrire de la musique. Il n’y a pas beaucoup d’options ici !

Tu as écouté ces groupes ?

Si tu viens de Manchester, tu écoutes forcément The Smiths ou Joy Division. C’est la base. Sinon, qu’est-ce que tu fous là ? Tout le monde ici écoute ça, évidemment.

Freak Slug

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On cite souvent des icônes des années 90 comme Mazzy Star comme références te concernant. Quelles sont tes véritables influences ?

Je n’en ai pas vraiment. Il y a peu d’artistes que j’écoute en me disant « Je veux faire ça« . J’ai appris la musique en autodidacte. Je trouve des accords qui me touchent, qui parlent à mon cœur. L’inspiration, c’est avant tout moi et mes goûts.

En vieillissant, je n’essaie pas d’écouter de nouveaux sons à tout prix. J’écoute même assez peu de musique, je suis plutôt podcasts. Mon inspiration, c’est la vie, les conversations, les disputes, le quotidien.

Ton EP parle d’amour et de rupture, des thèmes universels dans la pop. Comment les abordes-tu sans tomber dans les clichés ?

J’essaie d’être de plus en plus poétique pour évoquer des choses simples. Quand j’ai commencé, j’étais très directe, un peu plus évidente. Avec le temps, j’ai compris qu’on pouvait dire exactement la même chose, mais de façon plus belle, plus abstraite, en laissant davantage de place à l’imaginaire.

Le titre de l’EP, Loose Tooth and Short Skirt (« Dent qui bouge et jupe courte »), est incroyablement évocateur. Que signifie-t-il pour toi ?

Ça évoque une personne qui a de « l’attitude », ce qui me ressemble assez au final. Je dis toujours que je suis un peu « garçon manqué », j’ai le feu sacré. Cette image, Loose Tooth and Short Skirt, dépeint vraiment ce que je ressens à l’intérieur. Je suis sur le fil, un peu électrique. Il y a plein de façons de décrire ma « vibe », mais disons que je ne suis pas « Madame tout le monde ».

Freak Slug

C’est quoi, être punk en 2025-2026 ?

Être punk, c’est aller à l’encontre de ce que les gens pensent être juste, toujours remettre en question la norme. Même si l’on croit aujourd’hui avoir trouvé les bonnes réponses, dans cinquante ans, notre manière de penser en 2025 sera forcément réévaluée. Nous sommes en perpétuelle évolution, et il faut sans doute conserver un état d’esprit punk pour bousculer nos certitudes et changer notre perception des choses.

Par exemple, je pense que la « cancel culture » appartiendra bientôt au passé parce qu’on est trop durs avec les gens. On a besoin d’être un peu plus doux, plus indulgents. Être punk, ce n’est pas toujours être violent, c’est aller contre la tendance du moment, être même anti-tendances.

De plus en plus d’artistes féminines dominent les affiches de festivals. Comment vis-tu cette ère ? Te sens-tu féministe ?

C’est super. Je suis p***** de bénie d’être une femme, honnêtement. C’est notre tour de briller ! Les femmes ont un message important à donner au monde. Ça ne veut pas dire que je déteste les hommes. Mais il est temps que l’histoire et l’art des femmes soient entendus. Pendant des centaines, voire des milliers d’années, ça n’a pas été le cas. Il y a eu des époques où l’on ne pouvait même pas publier un livre sous un nom de femme ou être exposée dans des galeries. Quelle blague… Donc on mérite absolument que cela change enfin.

Tu as commencé par les arts visuels avant la musique. Est-ce que ton œil de peintre influence ton oreille de musicienne ?

Oui, j’aime les choses rugueuses, avec de la texture. Je n’aime pas quand c’est propre, le « lo-fi ». Tout ce que je crée est une extension de qui je suis. Que ce soit de la peinture ou de la musique, c’est le même univers.

Tu peins toujours ?

Plus vraiment. En ce moment, je me concentre à fond sur ma musique. J’aime la musique plus que tout, même plus que la peinture. Ça m’apporte tellement. Peut-être que quand je serai plus apaisée, j’y reviendrai sérieusement.

Ton single, l’excellent Miss June, est central dans l’EP.

Oui, elle a une « vibe » anglaise des années 2000 que j’adore, un peu comme The Kooks, un groupe que je trouve cool. Je suis très nostalgique. Je voulais créer quelque chose qui sonnait vraiment anglais, célébrer le fait d’être une artiste anglaise. On a un son très spécial pour une si petite île, on fait de la musique qui claque.

Mais au final, Miss June est avant tout une chanson d’amour. Je ne peux pas en dire plus sans trop me dévoiler, mais c’est une chanson romantique.

 Clip de Miss June de Freak Slug

Justement, comment décrirais-tu ce fameux « son anglais » ?

Surtout dans les années 90-2000, c’est le son des gens qui n’en ont rien à foutre. C’est ça, l’ère Loose Tooth and Short Skirt. On se bourre la gueule, on fait la fête, peu importe. J’adore ça.

Aujourd’hui, j’ai l’impression que beaucoup de gamins se perdent à essayer d’avoir l’air « messy » (bordélique), mais c’est juste de l’apparence. Arrêtez d’essayer d’être à la mode ! Il faut vivre cette vie pour de vrai, pas juste faire semblant sur une application. C’est embarrassant à force. Les gens ont perdu de leur tranchant, de leur attitude. Le son des années 2000 encapsulait tout ça. Peut-être qu’on le retrouvera.

J’en déduis que tu n’es pas très active sur TikTok ?

J’utilise TikTok, mais je galère. Je trouve que c’est un tas de conneries, mais bon, il faut le faire. C’est comme ça.

Y a-t-il des facettes de toi que tu voudrais davantage explorer dans le futur ?

Je ne vis pas dans le futur. C’est aujourd’hui que je veux explorer. C’est ce que je réponds quand on me demande : « Tu es impatiente pour telle ou telle chose ? » Non ! Je suis là, ici et maintenant et ça, c’est excitant. Je viens de finir mon album, et je prends chaque jour comme il vient. C’est très punk en fait : No Future.

 Freak Slug, EP Loose Tooth and Short Skirt, en concert exceptionnel le 21 mars 2026 à La Bellevilloise à Paris.

Article rédigé par
Catherine Rochon
Catherine Rochon
Responsable éditoriale
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