Décryptage

Comment les antihéroïnes de séries ont conquis l’écran ?

01 avril 2022
Par Clément D.
Comment les antihéroïnes de séries ont conquis l'écran ?

Elles nous fascinent par leur morale trouble, mettent à l’épreuve la frontière floue entre bien et mal, on ne voudrait être proche d’elles pour rien au monde dans la vraie vie mais on ne peut s’empêcher de suivre leurs aventures à l’écran. Elles nous font rêver d’une vie tumultueuse, surprenante. A l’occasion de la sortie de The Dropout, sur l’ascension et la chute de la businesswoman Elizabeth Holmes, voici les antihéroïnes de séries !

Elles nous fascinent par leur morale trouble, mettent à l’épreuve la frontière entre bien et mal. On ne voudrait pas être proche d’elles dans la vraie vie, mais on ne peut s’empêcher de suivre leurs aventures à l’écran. Elles nous font rêver d’une vie tumultueuse, surprenante. A l’occasion de la sortie de The Dropout, sur l’ascension et la chute de la businesswoman Elizabeth Holmes, voici les antihéroïnes de séries !

Les premiers antihéros et antihéroïnes de séries.

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Si les antihéros remontent à loin (Thersite dans L’Illiade d’Homère en a les caractéristiques), ils ont été popularisés au cinéma aux alentours des années 50, comme une réponse ironique d’auteurs face au moralisme d’après-guerre. La vie peu morale des héros de soap opera nous a donné depuis les années 60 plusieurs maillons du genre, dont le plus fameux est sans doute le J.R. (Larry Hagman) de Dallas. Se servant de caractéristiques héroïques (ruse, stratégie, détermination) pour son profit seul, ses manœuvres fielleuses se montrèrent plus excitantes à suivre que les efforts des vrais « héros » du show. Dès les années 80, l’inspectrice Katy Mahoney (Jamie Rose) de la série Lady Blue, tétanise le public US par ses méthodes alla L’Inspecteur Harry. Le public n’était pas prêt et la série ne dépassera pas une saison.

Mais la popularisation des antihéros débute en 1996 quand John McNamara (The Magicians) et David Greenwalt (Buffy, Angel, Grimm) créent la série Profit. Corruption, meurtre, inceste, séduction, chantage… le ravagé Jim Profit (Adrian Pasdar) ne recule devant rien pour accomplir son ambition professionnelle. Annulée à la demande expresse des spectateurs choqués, mais défendu par une poignée de sériphiles qui ont maintenu son rang de série culte, Profit a ouvert les dernières portes qui mèneront à la popularisation des antihéros de série. Avec ses prisonniers d’une violence insoutenable, Oz de Tom Fontana contribue à ouvrir encore plus la faille de Profit. Et c’est en 1999 que David Chase créé Les Soprano, où le héros, Tony Soprano (James Gandolfini), est un mafieux violent, impitoyable, mais aux failles si béantes qu’il doit consulter une psy. Ce colosse aux pieds d’argile sonne le coup d’envoi du 3e âge d’or des séries. Aussitôt les séries déclinent la recette : Al Swearengen (Deadwood), Don Draper (Mad Men), Christian Troy et Sean McNamara (Nip/Tuck), Gregory House (Dr. House), Dexter Morgan (Dexter), Walter White (Breaking Bad), Vic Mackey (The Shield), tout le cast de The Wire

L’ère des antihéroïnes

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Moins nombreuses que leurs homologues masculins, les antihéroïnes commencent toutefois à fleurir au cours des années 2000. Plus la série avance, plus la Carrie (Sarah Jessica Parker) de Sex and the City, piégée dans son insécurité et son manque de confiance, se mue en une femme égoïste, transformant son exploration de la sexualité en une croisade personnelle. Cette évolution contestée, menée moins par le créateur Darren Star que par le showrunner Michael Patrick King, a le mérite de montrer le risque de s’identifier à un personnage aveuglé par ses fantasmes. Dans Desperate Housewives, Marc Cherry reprend le modèle à 4 femmes ; les évènements extraordinaires de Wisteria Lane dévoilent leurs vraies natures, notamment Bree Van Der Kamp (Marcia Cross), caricature de perfection domestique plus effrayante qu’autre chose. Avant Walter White, Jenji Kohan (Orange is the New Black) avait imaginé dans Weeds Nancy Botwin (Mary-Louise Parker), mère veuve s’adonnant au trafic de cannabis – alors illégal – pour subvenir à sa famille. Cette tendance de femmes à basculer du mauvais côté de la barrière par nécessité fera les beaux jours de séries comme Ozark ou Good Girls.

Le travail : terreau fertile d’antihéroïnes de séries

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Certains milieux professionnels se prêtent très bien aux antihéroïnes. La réponse à Dr. House sera Jackie Peyton (Nurse Jackie). Incarnée par Edie Falco (déjà mémorable dans Oz et Les Soprano), Jackie détourne le « care » et l’imagerie de l’infirmière empathique en violant toute éthique pour ses buts égoïstes. La Patty Hewes (Glenn Close) de Damages, tranchante avocate pour qui seule la victoire compte, est prête à entraîner n’importe qui dans ses combines ; sa jeune protégée en fera souvent les frais. On note que Patty performe une allure masculine et surjoue la domination pour s’imposer dans un monde d’hommes. Todd A. Kessler, Glenn Kessler et Daniel Zelman, les créateurs de Damages, feront toutefois attention à ne jamais lui donner d’excuses pour ses actions, quel que soit le bien qui peut en résulter. Patty Hewes a influencé l’une des rares antihéroïnes françaises réussies : Joséphine Karlsson dans Engrenagesavocate dangereuse créée par Alexandra Clert et Guy-Patrick Sainderichin. Audrey Fleurot lui imprime un charisme extraordinaire.

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Quant à la politique, la marmoréenne Claire Underwood (Robin Wright) de House of Cards US, pilotée par Beau Willimon (et David Fincher aux tous débuts), donne un nouveau modèle pour les femmes de pouvoir. Elle fait ainsi jeu égal avec son mari Frank. De son côté, Selina Meyer (Julia-Louis Dreyfus) a beau nous arracher des éclats de rire en continu dans Veep, elle n’en est pas moins un personnage rôdant au bord de la folie, aux décisions terribles, dans la veine acide bien connue d’Armando Iannucci (The Thick of It). Mais si l’on cherche des antihéroïnes aux relations sophistiquées, il est difficile de trouver mieux que les pures cyniques d’UnREAL que sont Rachel (Shiri Appleby) et Quinn (Constance Zimmer), productrices d’une télé-réalité style Bachelor. Si elles ne reculent devant rien pour atteindre leurs buts, leur relation entre amitié, rivalité, coups bas, soutiens et trahisons éclaire d’un jour nouveau les liens parfois opaques entre humains. Une subtilité commune chez la co-créatrice Marti Noxon (Buffy, Sharp Objects…)

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On peut étendre ce panorama aux espions avec Carrie Mathison (Claire Danes). Rongée par sa paranoïa et souffrant de bipolarité dans Homeland, ses choix se montreront plus d’une fois contestables, au long de l’écriture sur le fil du rasoir du trio Gideon RaffHoward Gordon-Alex Gansa. Mais à ce titre, peu rivalisent avec Elizabeth Jennings (Keri Russell) de The Americans, souvent plus dure que son mari, alors même que le brillant scénario de Joseph Weisberg fait que l’on roule pour cette femme aussi héroïque qu’abîmée. Enfin, la prison pour femmes est l’endroit rêvé pour rencontrer des antihéroïnes, de Bad Girls à Wentworth en passant par Orange is the New Black et Vis a Vis, sans oublier son avatar le plus brillant : la mexicaine Capadocia.

Les antihéroïnes toutes-puissantes

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Un point commun est que peu d’antihéroïnes ont l’aura de pouvoir des caïds de la drogue ou des mafiosos, généralement masculins. Raison de plus pour citer Teresa Mendoza (Alice Braga) qui sort de la pauvreté pour devenir papesse d’un empire de drogue dans Reine du Sud, adapté d’une telenovela. L’équivalent français existait déjà depuis 2006 grâce à Mafiosa, dominée par la hiératique figure de Sandra (Hélène Fillières), taulière de la mafia corse imaginée par l’excellent Hugues Pagan (Nicolas Le Floch). Dans une veine plus superhéroïque, l’alcoolique misanthrope qu’est Jessica Jones (Krysten Ritter, habituée aux antihéroïnes depuis la sitcom Appartement 23) se montre bien plus enténébrée que ses collègues marveliennes, touchant davantage à une noirceur style DC. Une facette pleinement intégrée par la créatrice Melissa Rosenberg.

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Les milieux richards sont un nid à antihéroïnes, comme les soap operas l’ont tout de suite su. Pas étonnant d’en retrouver dans les séries s’en inspirant. Nous pouvons citer Cookie Lyon (Taraji P. Henson), matriarche turbulente d’un label de rap dans Empiredévoreuse de pouvoir, quitte à faire du mal à quiconque la conteste. Lee Daniels (Le Majordome) et Danny Strong ont ainsi donné au public afro une antihéroïne populaire sérielle attendue. Le triomphe mérité de l’implacable Succession a confirmé la fascination durable du public pour les ultras riches déconnectés du quotidien, dont la moindre n’est pas Shiv Roy (Sarah Snook). Elle est sans doute le personnage le plus calculateur et glacial de la série de Jesse Armstrong, pourtant pas avare en sociopathes bon teint.

Les antihéroïnes du quotidien

antihéroines-anti-héroines-séries-fnac-girls-hannah-horvath-lena-dunhamIl existe toujours des antihéroïnes à la vie aventureuse (Killing Eve, Inventing Anna…), mais les années 2010 les ont davantage orientées vers le quotidien, autant chez les hommes que chez les femmes. L’effet déstabilisant d’un réel grattant la surface pour dévoiler des personnages proches de nous, dans toute leur moralité contestable, est d’autant plus fort. Girls de et avec Lena Dunham se lit comme le manifeste de cette évolution. Son quatuor principal, notamment Hannah Horvath, déglamourise les jeunes femmes en en faisant des êtres souvent mesquins, procrastinatrices, avec un sérieux manque d’empathie, ouvrant une fenêtre inconfortable mais plus réelle sur les héroïnes de fiction. Leurs relations atteignent aussi un degré supérieur de complexité ; des séries comme Broad City lui doivent beaucoup. L’ascension de l’actrice-scénariste Phoebe Waller-Bridge fut pour beaucoup dans cette nouvelle acception de l’antihéroïne. L’inquiétante décomplexée de Crashing précède la chaotique héroïne de Fleabag, point de vue original d’une honnêteté dévastatrice sur les femmes trentenaires, dans leur lumière comme dans leur ombre.

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A ce titre, l’une des antihéroïnes les plus subversives jamais créées est due à Mike White (The White Lotus) et Laura Dern. Cette dernière joue Amy Jellicoe, protagoniste d’Enlightened, où elle détourne les qualités soi-disantes féminines – empathie, spiritualité, soin… – à des fins narcissiques. Même constat dans Wonderfalls de Bryan Fuller où Jaye Tyler (Caroline Dhavernas) est prise entre le marteau et l’enclume. Elle montre que ni la misanthropie ni la philanthropie ne sont des martingales, punie systématiquement qu’elle agisse pour elle-même ou pour les autres.

Antihéroïnes de séries et maladies mentales

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Les maladies mentales peuvent aussi avoir leur rôle à jouer – Jaye n’est pas loin de la folie à la fin de Wonderfalls. Si Crazy ex-girlfriend est une comédie musicale, Rebecca Bunch (Rachel Bloom, elle-même atteinte de maladies mentales) est d’un coupant réalisme quand il s’agit de dévoiler les affres des troubles borderlines. Sa chanson sur les antidépresseurs est éloquente. Si l’on aime Rebecca, la série ne sous-estime jamais l’impact destructeur des choix impulsifs qu’elle peut prendre, un choix assumé de la part de Rachel Bloom et Aline Brosh McKenna. Difficile en ce sens de ne pas citer les héroïnes de Gillian Flynn, autrice pour qui le féminisme passe aussi par la création d’héroïnes ténébreuses sans excuse, aussi flamboyantes que les hommes. A ce titre, Sharp Objects, adapté par Marti Noxon, effectue un travail de premier choix avec Camille Preaker (Amy Adams), reporter ayant un passé chargé en matière d’alcool et de psychiatrie, mais qui ne sont jamais affichées comme excuses. L’enquêtrice sombre est d’ailleurs devenu – depuis Suspect n° 1 de Lynda La Plante où l’héroine alcoolique est jouée par Helen Mirren – un trope fréquent dans les séries policières. Brad Ingelsby l’a bien compris avec Mare of Easttown, créant avec Mare Sheehan (Kate Winslet) une des meilleures représentantes du genre.

Antihéroïnes de séries naturalistes

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Les antihéroïnes existent aussi dans le naturalisme. Ainsi, la minisérie Olive Kitteridge, créée par Jane Anderson, est le portrait volontairement ingrat d’une femme figée dans l’amertume d’une vie insatisfaisante. L’héroïne incarnée par Frances McDormand est une saisissante description du désespoir tranquille de nombre d’humains. Et lorsque la tragédie frappe, les apparences s’effritent, laissant voir des personnages dans toute leur dualité. A ce titre, la troublante Alison Lockhart (Ruth Wilson) n’en finit pas de nous mystifier dans The Affair. Elle se montre le personnage digne des mystères à tiroirs et des crises existentielles concoctées par Hagai Levi et Sarah Treem. La solitude, la pauvreté, la rancœur, les traumas, peuvent aussi impacter le quotidien d’une mère célibataire ; démonstration éclatante avec SMILF de et avec Frankie Shaw. Bridgette est un personnage qu’on ne peut s’empêcher de soutenir malgré son comportement imbuvable envers le monde et surtout elle-même.

Une émergence des antihéroïnes de couleur ?

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Il faut toutefois avouer que ce panel, tant masculin que féminin, demeure très blanc. Si Omar (Michael K. Williams) de The Wire est pionnier – guère étonnant de la part d’un révolutionnaire comme David Simon – il manquait une antihéroïne de couleur de choix. Malgré les réjouissants dérapages incontrôlés d’Issa (Insecure, par Issa Rae et Larry Wilmore) et de Cookie Lyon, c’est Annalise Keating (Viola Davis) de How To Get Away With Murder qui reçoit à l’heure actuelle tous les suffrages. Noire, bisexuelle et indépendante, la création de Peter Nowalk est une digne descendante de la Patty de Damages. Elle se montre pareillement peu soucieuse de la morale et de la loi pour faire triompher ses affaires, embarquant ses étudiants avec elle. Malgré ses crimes, elle demeure l’un des plus saisissants personnages que nous aura donnés Shondaland, la maison de production de Shonda Rhimes (Grey’s anatomy, Scandal…). Cependant, Annalise demeure un cas rare. La décennie 2020 sera-t-elle celle des antihéroïnes de couleur ?

Article rédigé par
Clément D.
Clément D.
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