Critique

Un très mauvais pressentiment : un conte grinçant et terrifiant sur les méandres du mariage

26 mars 2026
Par Marion Olité
“Un très mauvais pressentiment”, le 26 mars 2026 sur Netflix.
“Un très mauvais pressentiment”, le 26 mars 2026 sur Netflix. ©Netflix

Produite par les frères Duffer, cette minisérie, mise en ligne le 26 mars sur Netflix, transforme le rituel du mariage en cauchemar tragicomique et hautement anxiogène. Un must-see.

Quand Matt et Ross Duffer, les cerveaux derrière le succès planétaire de Stranger Things, décident de produire une série horrifique pour Netflix, forcément, on est intrigués. Eux-mêmes l’ont été face au pitch proposé par Haley Z. Boston, la créatrice d’Un très mauvais pressentiment. En huit épisodes, on suit la semaine la plus angoissante de la vie de Rachel (Camila Morrone) et Nick (Adam DiMarco), un jeune couple de tourtereaux sur le point de se marier.

À peine arrivée dans le luxueux chalet familial du fiancé, planté au milieu de nulle part en pleine forêt, Rachel rencontre l’étrange famille de Nick, à la fois fusionnelle et pleine de secrets. Alors que le jour J approche à grands pas, l’atmosphère se charge d’un malaise croissant : Rachel est-elle en pleine crise de paranoïa par peur de l’engagement ou doit-elle écouter les présages inquiétants d’une malédiction ancestrale ?

La rencontre oppressante entre Get Out et Wedding Nightmare

Un poisson hors de l’eau, prisonnier d’une famille aussi riche que tordue ? La filiation d’Un très mauvais pressentiment avec Get Out (2017), le film d’horreur psychologique de Jordan Peele, apparaît évidente. En particulier durant les premiers épisodes, au cours desquels Rachel fait face au comportement dérangeant des membres de la famille de Nick.

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Un mariage qui tourne au film d’horreur ? Impossible de ne pas penser au slasher Wedding Nightmare (2019) de Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin, centré sur Grace, une jeune femme prise pour cible dans un manoir géant par la richissime famille de son fiancé.

Malgré des similarités, la production de Netflix ne se trouve pas écrasée par ces références. Si elle s’inscrit dans le genre de l’horreur psychologique et aborde des thématiques proches, la showrunneuse Haley Z. Boston (Brand New Cherry Flavor, Hunters) apporte un ton mi-cynique, mi-effrayant qui n’appartient qu’à elle.

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La scénariste excelle à construire des montées en tension angoissantes, autour de personnages bizarres, ou du moins perçus comme des menaces par Rachel. La série bénéficie d’une réalisation inspirée, confiée à Weronika Tofilska, la scénariste de Love Lies Bleeding et réalisatrice des premiers épisodes de la marquante Mon petit renne. La cinéaste joue avec les codes du genre avec bonheur.

Sa réalisation sublime un récit fait de ruptures de ton, entre moments purement horrifiques et d’autres plus ironiques. Weronika Tofilska use de plans subjectifs pour illustrer une menace mortelle, maîtrise les jumpscares (sans abuser de cet effet) tandis que les scènes vraiment sanglantes laissent sous le choc.

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La photographie, particulièrement sombre, en agacera certains et se situe dans une tendance de séries à l’éclairage minimaliste, mais elle est justifiée ici par le genre horrifique. Autre moment de bravoure : un épisode au caméscope, constitué de fausses images d’archives datant de la fin des années 1990. La bande originale grinçante, composée par Colin Stetson – à qui l’on doit la musique des films Hérédité (2018) ou Le menu (2022) –, vient souligner à la perfection l’atmosphère de la série.

Un casting frais et réjouissant

Si Un très mauvais pressentiment fonctionne aussi bien, c’est parce que Haley Z. Boston a fait un choix fort auquel elle se tient : adopter le point de vue de Rachel. Elle tisse un récit de female gaze face à l’engagement ultime, le mariage. Dans un rôle potentiellement casse-gueule, celui de la fiancée tantôt suspicieuse, tantôt en état de sidération face aux événements, l’actrice Camila Morrone impressionne.

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L’ancienne mannequin, révélée au grand public en épouse laissée pour compte (décidément, les mariages finissent mal pour elle !) dans l’excellente série musicale Daisy Jones and The Six (2023), est quasiment de tous les plans. Elle nous fait ressentir avec force les angoisses que traverse son personnage d’orpheline en quête de ses racines et d’une famille stable.

Elle est accompagnée d’une belle brochette d’interprètes secondaires : Adam DiMarco (White Lotus) dans le rôle de Nick, son fiancé un peu naïf, Jennifer Jason Leigh, inquiétante à souhait en matriarche gothique, ou encore Gus Birney, assez géniale en mean girl au bord de la crise de nerfs. Ce casting n’est pas clinquant, mais le fait de ne pas avoir de grosse star de la « A list » hollywoodienne permet de plonger plus facilement dans l’univers de la série.

Pour le meilleur, mais surtout… pour le pire ?

En creusant le sujet du mariage et de ses défis, Un très mauvais pressentiment se présente un peu comme l’envers cauchemardesque d’une œuvre comme Bridgerton. Aussi éloignées l’une de l’autre puissent-elles paraître, les deux séries surfent en réalité sur une même idée : il faut se marier avec son âme sœur. Mais, là où le show féérique produit par Shonda Rhimes utilise le genre de la comédie romantique, Un très mauvais pressentiment s’amuse avec celui de l’horreur.

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Rachel est en effet persuadée qu’elle doit épouser son « âme sœur », sans quoi des choses terribles vont arriver. Et Nick l’est-il vraiment ? Le scénario, très bien ficelé, va chercher dans la noirceur des contes de fées pour nous effrayer. On y croise une figure de croque-mitaine (un « Sorry Man » qui découpe des femmes en morceaux à la recherche de la sienne, tout en s’excusant), une malédiction et de la sorcellerie qui viennent twister le rituel du mariage.

Il est aussi question d’un doigt de pied coupé, ce qui évoque les belles-sœurs de Cendrillon dans le conte original, qui se coupent les pieds pour rentrer dans la pantoufle de verre. Derrière les dialogues tranchants et les scènes sanglantes, la série aborde la peur de l’engagement de la nouvelle génération face à ce rituel d’union de plus en plus considéré comme obsolète, et doté d’une indéniable dimension patriarcale.

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Dans un monde à l’avenir incertain, au bord de la guerre et de la crise climatique, où le fossé se creuse entre les attentes des femmes et celles des hommes, le mariage hétérosexuel ne va pas bien. En France, 45 % des mariages se terminent par un divorce (source : Juriscore). Le genre de l’horreur permet d’extérioriser ces angoisses liées au mariage et à la pression de trouver « le bon » ou « la bonne ». En témoignent des œuvres comme Wedding Nightmare (le deuxième volet débarque le 8 avril prochain), Un très mauvais pressentiment ou encore le très attendu The Drama, avec Zendaya et Robert Pattinson en futurs mariés stressés après s’être avoué ce qu’ils ont fait de pire dans la vie.

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Et si le secret du bonheur résidait dans l’acceptation des défauts de l’autre et le refus de son idéalisation ? Et si le fameux concept d’âme sœur, dont on nous rebat les oreilles – en particulier celles des femmes – depuis notre plus tendre enfance, était propre à chacun ? C’est le message qui ressort de l’œuvre de Netflix. Rachel a beau tenter toutes sortes de techniques (signes du destin, sorcellerie) pour s’assurer que Nick est son âme sœur, en vérité, le choix de lui faire confiance et de se jeter à l’eau lui appartient. Le mariage est un acte de foi, à chacun de décider s’il faut y croire.

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