Entre luxe et faux-semblants, la série HBO nous plonge dans l’arène du Citadel. Melvil Poupaud et Manon Bresch nous ont ouvert les coulisses de ce palace et de ce récit addictif à l’occasion d’une journée presse. Rencontre avec deux comédiens bienveillants, encore habités par l’intensité de ce thriller social.
Une série, c’est un engagement important, avec beaucoup de temps de travail et d’implication. Qu’est-ce qui vous a donné envie, l’un comme l’autre, de vous lancer dans l’aventure Privilèges ?
Manon Bresch : Pour moi, ça s’est fait en deux temps. À la lecture du scénario, j’ai mesuré la chance d’incarner une femme qui traverse autant de phases, de sentiments et de situations. C’est rare de pouvoir parcourir une partition aussi dense, une telle palette d’émotions ; je ne pouvais pas laisser passer cette opportunité. Il y a eu ce déclic en moi, et je me suis dit : “Je suis capable, je vais le faire.” J’ai eu cette confirmation quand j’ai rencontré Marie et Vlad [les créateurs de la série, ndlr]. Ils avaient besoin d’une partenaire pour prendre en charge ce personnage qu’ils ont mûri pendant des années.
Melvil Poupaud : De mon côté, j’ai trouvé l’intrigue palpitante dès la lecture, mais je trouvais que le personnage d’Édouard manquait de profondeur. Il était un peu trop le “directeur d’hôtel classique qui tente de s’en sortir”, mais qui est dans les clous. Je leur ai dit que j’avais envie de faire péter ce cadre pour en faire un héros plus fou, plus dangereux, plus voyou. Marie et Vlad ont accepté de le réécrire et, sur le tournage, nous avons beaucoup improvisé et ajouté des scènes. Édouard est devenu une figure plus vénéneuse et ambiguë à ce moment-là. Je ne sais pas si on l’aime ou si on le déteste, mais on finit par se demander jusqu’où il va aller dans sa folie. Entre Adèle et lui, il y a cet effet miroir : il reconnaît immédiatement en elle cette agilité nécessaire pour gravir les échelons et faire un partenariat.
Je vous le confirme : on vous aime autant qu’on vous déteste dans cette série ! [Rires]
M. B. : C’est clair, et dans la vie, c’est la même chose ! [Rires] Je rigole, évidemment.
À l’écran, vous formez un duo singulier, très stimulant pour le spectateur. Comment s’est construite cette relation, derrière la caméra ?
M. B. : La chance qu’on a eue, c’est que l’alchimie qui existait déjà sur le papier s’est concrétisée par une vraie rencontre avec l’acteur-joueur qu’est Melvil. Lors des premiers jours, j’ai tourné une scène et j’étais dans une sorte de détresse. Cependant, sa stabilité et sa manière de me regarder m’ont immédiatement rassurée. Au-delà du jeu, Melvil est d’une immense bienveillance. C’est à ce moment-là que je me suis dit que tout allait bien se passer et qu’il allait prendre soin de moi. Il m’a permis de déplacer cette boule de nervosité que j’avais en moi, et je l’ai encore plus respecté et aimé après ça. J’ai adoré travailler avec lui ; à chaque début de scène, je me disais : “Je vais tourner avec Melvil, quel bonheur !” Il n’y a pas une seule fois où je n’avais pas envie de partager ce plateau avec lui. J’adore jouer avec lui, je l’aime trop !

M. P. : C’est très gentil ça. [Sourire] Pour ma part, j’ai vu en Manon une actrice extrêmement préparée, qui avait envie de cinéma, qu’on lui propose des choses extrêmes, aussi bien d’un point de vue physique que sentimental. Certains acteurs et actrices ne réalisent pas la chance qu’ils ont : ils arrivent les mains dans les poches en connaissant à peine leur texte, sous prétexte qu’ils ont été choisis. Manon, elle, c’est une bosseuse. Elle avait envie de jouer et de donner son maximum – et elle était servie avec ce rôle ! [Sourire] J’ai admiré son engagement total sur ce tournage.
M. B. : Merci de le dire, c’est gentil. [Sourire]
Le contraste entre la vie d’Adèle et l’univers du Citadel est assez violent. Avez-vous déjà ressenti un décalage avec votre environnement ou le milieu dans lequel vous évoluiez ?
M. B. : Énormément. Surtout quand j’étais jeune. J’ai grandi dans un environnement où tout était assez violent. Par chance, cette petite flamme que j’ai en moi, et qu’on appelle hypersensibilité ou hyperactivité, c’est aussi ce qui me porte depuis 28 ans. Et c’est quelque chose que je partage avec Adèle. C’est le propre de Privilèges, qui est une série de contrastes. Adèle sort de 20 mois de prison ; elle pensait trouver au Citadel une zone sécurisée, un long fleuve tranquille. En réalité, elle découvre que ce milieu est tout autant un Far West que celui dont elle vient. Elle réalise alors qu’elle possède des codes que les autres n’ont pas pour survivre à cette ascension. C’était assez sublime à représenter.

M. P. : Le métier d’acteur est lui-même rempli de contrastes. On peut incarner un prince charmant le matin et un super-vilain l’après-midi. Quand on rentre le soir, on est encore imprégné du mood du personnage. Ça m’est déjà arrivé de me sentir en décalage chez moi, après tout ce que j’avais vécu dans la journée. J’ai aussi déjà regretté le fait que cette immersion se termine après de longs mois de tournage, loin de Paris. Il y a toujours des décalages dans ce métier, donc il faut être solide et avoir de bonnes bases pour ne pas péter les plombs et éviter les pièges du star-system.
Adèle semble prête à tout pour retrouver sa liberté. Pensez-vous que cette quête puisse justifier tous les coups ?
M. B. : C’est tout à fait le cas dans le monde du Citadel. C’est un lieu de rencontre entre des personnages très différents, qui ont tous quelque chose de vital à défendre. La survie individuelle y prime sur celle des autres. C’est un terrain d’intrigue où tout le monde est prêt à tout : donc, soit on suit le mouvement, soit on est écrasé.
M. P. : C’est le propos même de la série. Mon personnage sert de mentor à Adèle et lui dit clairement : “On ne demande pas sa part du gâteau, on l’arrache.” Édouard l’initie à l’idée que tous les coups sont permis. Personnellement, dans la vie, je ne pense pas que la fin justifie les moyens. Je crois que l’on finit toujours par payer ses exactions quand on va trop loin.
M. B. : Totalement. Encore une fois : c’est une question de contrastes. [Sourire]