Nostalgique d’une époque pré-réseaux sociaux et particulièrement inspiré, James Blake effectue, avec Trying Times, un retour aux sources avec une liberté jubilatoire et nous offre l’un de ses albums les plus fascinants, si ce n’est son meilleur cru. Critique.
Il a collaboré avec les artistes les plus reconnus de la planète, de Beyoncé à Frank Ocean, en passant par SZA, Rosalía et Kendrick Lamar, mais James Blake souhaite désormais prendre un peu de recul par rapport au star system pour se concentrer sur l’essentiel : la musique. Après une décennie passée à Los Angeles, l’artiste est revenu vivre à Londres, sa ville natale, afin de s’éloigner et de s’affranchir des majors. Pour ce faire, il a inauguré en 2024 CMYK Records, du nom de son EP marquant de 2010, sur lequel il a déjà publié l’EP solo CMYK 002, ainsi qu’un album collaboratif avec Lil Yachty, salué par la critique.
The Colour in Anything mais en mieux
Ainsi, il s’est offert une précieuse liberté de création et la possibilité de composer à son rythme, au fil de ses envies. Elles l’ont mené à ses débuts. D’ailleurs, il cite volontiers The Colour in Anything (2016) comme source d’inspiration, le considérant comme la genèse de ce nouveau projet fascinant. « C’était un album imparfait, mais tellement personnel et sincère. Je pense que c’est pour cela qu’il reste probablement mon préféré dans ma discographie », précise-t-il.
C’était sans compté Trying Times, son premier album autoproduit, dans lequel son écriture mid-tempo à fleur de peau prend toute sa dimension. Si, par le passé, le compositeur s’était parfois plié à quelques calibrages imposés par l’industrie musicale, il semble cette fois-ci s’être laissé porter sans contrainte par des chœurs et un sens mélodique profondément imprégné de soul traditionnelle. Sa musique peut parfois paraître sombre pour certains, mais le terme « étrange » serait sans doute plus approprié pour la qualifier — un mot qui, chez lui, rime avec rêve et amour, comme en témoignent ces 13 nouveaux morceaux.
Le choix de l’apaisement
Le morceau d’ouverture, Walk Out Music, confirme aussitôt les propos de Blake et sonne comme une version plus aboutie de CMYK, arrivée à maturité. Ici, point de sample de Kelis. Véritable tourbillon sonore dans lequel se télescopent nappes électroniques et envolées lyriques, le morceau évolue comme un crescendo chaotique qui nous happe et donne envie d’en découvrir davantage. Il pose là les fondations d’un projet dans lequel il ose affronter ses angoisses pour faire le choix de l’apaisement et de la tendresse. Ainsi, faut-il voir en ces paroles « You’re not good to anyone dead /Mort, tu n’aideras plus personne », une lueur d’espoir.
Le ton est donné. Trying Times est résolument tourné vers la lumière, celle qui survit en chacun de nous. Après l’euphorie productive des années passées, le singer-songwriter se recentre sur une production plus personnelle et se livre ici comme rarement auparavant. Pour autant, James Blake ne renonce pas aux samples : ceux de Leonard Cohen résonnent dès le second titre, Death of Love, tandis que ceux des Lewis Sisters — un groupe hollywoodien délicieusement kitsch et méconnu chez nous — apportent une touche doo-wop à plusieurs titres rétro-futuristes.
Des invités de marque : Monica Martin et Dave
L’album ne compte que deux featurings. Le premier, avec Monica Martin, dont le chant est sublimé par des cordes majestueuses sur le sensuel Didn’t Come to Argue. Le second réunit Blake avec Dave (David Omoregie). Les deux artistes avaient déjà collaboré en 2015 sur l’album de ce dernier The Boy Who Played the Harp. Le rappeur apporte à Doesn’t Just Happen une tension nerveuse et fiévreuse, presque inquiétante. Ce titre rappelle alors que Blake reste un producteur de hip-hop redoutablement efficace.
Un savoir-faire au service de l’émotion
Ici, il dévoile toute l’étendue de son talent et les multiples facettes de sa personnalité. Sur l’angélique Through the High Wire, évolution remarquable de Say What You Will (2021), il touche au sublime grâce à un falsetto trafiqué à l’aide d’un noise gate, qui lui permet de s’élever vers les cieux. Paradoxalement, cet effet confère à sa voix un caractère presque inhumain mais en renforce avec poésie toute l’émotion.
Autre point culminant de ce joyau : Rest of Your Life. Des pianos flamboyants y côtoient des beats house bourdonnants pour symboliser cet instant où l’on prend conscience de la chance que nous avons d’être aux côtés de l’être aimé. Car James Blake a beau être l’un des producteurs les plus doués de sa génération, un trafiqueur de sons aussi génial qu’astucieux, ses trouvailles ne sont jamais gratuites. Elles servent toujours à sublimer des émotions et à les rendre parfaitement tangibles. Dans Trying Times, l’artiste britannique les conjugue à merveille, passant de la mélancolie à la joie pure, de la rave bizarroïde (Days Go By et Rest Of Your Life évoquant une musique de jeu vidéo des années 1990-2000) aux nappes atmosphériques planantes, avec une maîtrise qui confine au génie.