Entretien

Lou Lubie pour Saigneurs : “Ce n’est pas juste une histoire de vampires”

04 mars 2026
Adhérent
Article réservé aux adhérents Fnac
Lou Lubie pour Saigneurs : “Ce n’est pas juste une histoire de vampires”
©Chloé Vollmer-Lo

Vampires, humains, goules… Dans Saigneurs, l’autrice de bande dessinée Lou Lubie plonge dans un univers fantastique pour mieux lever le voile sur les mécanismes de domination dans notre société. Rencontre.

À quoi ressemblerait une société dominée par les vampires ? Qu’adviendrait-il des humains ? Pourraient-ils cohabiter malgré la domination exercée par les vampires ? Dans sa bande dessinée Saigneurs, Lou Lubie imagine la vie en Transylvanie. Trois colocs humains, Anghel, Maggy et Iulia, vont chacun à leur manière être confrontés aux inégalités et aux violences d’un monde déséquilibré. Tout en convictions et en métaphores, Lou Lubie dresse un habile parallèle entre un « vampiarcat » fictif et le patriarcat, lui, bien réel.

À partir de
22,50€
En stock
Acheter sur Fnac.com

Quel a été l’élément déclencheur de cette histoire ?

Tout commence un soir, tard, lorsque je rentre chez moi, toute seule. Dans la rue, je croise trois hommes assis et, à ce moment-là, j’ai peur. Peur comme si j’étais un humain qui s’apprêtait à passer devant trois vampires. S’il ne m’est rien arrivé ce soir-là, le sentiment d’être une proie potentielle m’a marquée. J’en ai beaucoup parlé avec mes amies et toutes avaient des anecdotes du même genre. Je me suis dit qu’il y a un univers à creuser.

Ce monde peuplé de vampires se révèle le miroir de la domination masculine. En quoi la fiction permet-elle de rendre encore plus visibles les inégalités, les dérives et les violences de notre société ?

En passant par le prisme de fiction, il y a quelque chose qui permet aux lecteurs et lectrices de mettre la réalité à distance. La fiction rend le propos presque “rigolo”. En tant qu’autrice, cela me permet aussi de grossir le trait, sans pour autant aller dans la caricature. Je souhaitais travailler la métaphore de la figure du vampire qui s’impose comme l’archétype du dominant. Mon but est d’amener n’importe quel lecteur ou lectrice à se sentir dans la peau d’un humain qui vivrait dans un monde de vampires. Je sais que cela va parler à beaucoup de personnes, notamment des femmes, mais j’aimerais aussi que des gens qui ne sont pas concernés, qui n’ont a priori pas peur quand ils rentrent seuls le soir, se questionnent. La métaphore du vampire pour aborder le sujet des violences sexistes et sexuelles permet de mettre de côté nos préjugés et d’amener cette potentielle empathie.

©Éditions Delcourt, 2026/Lubie

Pour établir le parallèle entre “vampiarcat” et patriarcat, vous reprenez des chiffres officiels et des citations exactes. Votre approche est quasi documentaire. Pourquoi ce choix ?

Même si Saigneurs est une fiction, j’ai voulu rester très proche du réel. Je voulais que mon propos sonne juste. Je suis donc allée voir les chiffres des associations féministes et des rapports gouvernementaux. Il en va de même pour les citations, qui sont des déclarations, que j’ai reprises presque mot pour mot, de personnalités politiques ou de personnes mises en cause dans des affaires de violences qui avaient pu me choquer. S’appuyer sur des chiffres et des faits réels permet d’avoir un propos qui s’ancre dans nos sociétés et pas juste une histoire de vampires en Transylvanie. Je ne voulais pas non plus qu’on me reproche de tenir un propos excessif. Tous les vampires ne sont pas des prédateurs. Le personnage d’Andrea, une vampire qui entretient une relation secrète avec Iulia, est quelqu’un de fondamentalement très bien, qui s’informe et essaie d’être une alliée.

Lorsqu’un humain est mordu par un vampire. Il risque de sombrer et de devenir une “goule”. Qu’avez-vous voulu dire par là ?

La figure de la goule matérialise tous les traumatismes que peut engendrer une morsure. Dans le cas d’Anghel, le personnage masculin de la coloc, après avoir été mordu, il sombre petit à petit dans l’isolement parce que la violence de la morsure est insoutenable d’un point de vue psychologique. Heureusement, tous les humains mordus ne se transforment pas en goule. Sinon, il y aurait 94 000 goules par an, comme le martèle Maggy. Il y a des personnes qui surmontent le traumatisme grâce à du soutien. Je voulais évoquer ce qu’on peut traverser lorsque l’on est victime de violences dans notre société, au travers d’une métaphore qui soit très parlante.

©Éditions Delcourt, 2026/Lubie

Dans Saigneurs, comme dans toutes vos bandes dessinées, il y a une grande diversité de personnages, avec des morphologies ou des genres différents. Est-ce un choix conscient de faire émerger des nouveaux récits qui célèbrent une diversité de représentations ?

En réalité, ça se fait très naturellement. J’essaie juste de faire des bandes dessinées avec de vraies gens. Au contraire, je pense que ce sont les anciens albums, où les personnages étaient minces et lisses, les hommes avec de gros biceps et les femmes avec des poitrines énormes, qui véhiculent des canons qui ne ressemblent pas au monde réel. Pour mes personnages, je m’inspire des personnes qui m’entourent. En revanche, là où je suis attentive, c’est à ne pas toujours tomber dans l’écueil de la romance hétérosexuelle. Dans la fiction, lorsqu’il y a une relation homme-femme, on a systématiquement envie qu’ils soient en couple. Je trouve ça chouette de mettre en récit d’autres formes de relations. Dans Saigneurs, l’amitié a une place importante au sein de la coloc d’Anghel, Maggy et Iulia. Ils se soutiennent et se font évoluer mutuellement.

À partir de
25,50€
En stock
Acheter sur Fnac.com

À lire aussi

Retrouvez tous les articles Contact dans votre espace adhérent
Tout ce qui fait l'originalité de la Fnac et surtout, tout ce qui fait votre originalité.
Espace adhérent