Critique

Coutures : le nouveau film d’Angelina Jolie tire-t-il son épingle du jeu ?

16 février 2026
Par Boris Szames
Angelina Jolie dans “Coutures”, en salle le 18 février.
Angelina Jolie dans “Coutures”, en salle le 18 février. ©Carole Bethuel

Présenté au TIFF de Toronto l’an dernier, Coutures, d’Alice Winocour, explore les coulisses du monde de la mode à travers un portrait à trois faces des « ouvrières de la Fashion Week ».

De prime abord, Coutures creuse la veine des backstage movies qui brossent un portrait au vitriol de l’industrie du spectacle, souvent truffés de blagues d’initiés, à la manière des comédies musicales hollywoodiennes de l’âge d’or. Un récit à l’ombre des feux de la rampe où les têtes d’affiche fraient avec les petites mains du showbusiness. Le nouveau film d’Alice Winocour promet cette incursion de l’autre côté du rideau. En l’espèce, dans l’effervescence d’une maison de mode à quelques jours du lancement de la Fashion Week de Paris. 

Détricotant les coutures qu’elle scrutait dans son précédent ouvrage, Revoir Paris (2022), récit de cicatrisation post-attentat à travers le prisme d’une rescapée du 13-Novembre, la réalisatrice prétend, cette fois, embrasser son objet d’étude d’un regard totalisant – ambition honorable, mais présomptueuse – par une narration diffractée. Le scénario, que Winocour cosigne avec son fidèle acolyte Jean-Stéphane Bron, s’articule autour de trois « visages de la mode » amenés à se croiser dans cet écheveau narratif.

Louis Garrel et Angelina Jolie dans Coutures. ©Carole Bethuel

Les trois visages de la mode

Le premier, c’est Maxine Walker (Angelina Jolie), une cinéaste indépendante américaine spécialisée dans les films de genre fauchés, qu’une maison de couture recrute pour réaliser le spot d’ouverture de son défilé. Suit, dans l’ordre d’introduction, une étudiante en pharmacie venue du Soudan du Sud, Ada (Anyier Anei), happée par le tourbillon du mannequinat. Puis, vient Angèle (Ella Rumpf), une maquilleuse française taraudée par l’envie d’écrire sur les « corps sans parole » qu’elle peinturlure à longueur de journée. Penchée sur son métier à tisser, Alice Winocour s’ingénie à triturer les fils de ces trois destins intrinsèquement liés par l’expérience du féminin. 

Diagnostiquée d’un cancer du sein foudroyant par un oncologue (Vincent Lindon, ausculteur attitré du cinéma français), Maxine doit prolonger son séjour en France pour subir une double mastectomie et se résoudre à mettre sa vie entre parenthèses, sans certitude de la retrouver intacte. Ada hésite entre le sage retour au pays réclamé par sa famille et une carrière éphémère mais pailletée sur les catwalks, de Milan à Shenzhen. Écrivaine frustrée, Angèle désespère de trouver un éditeur intéressé par son premier roman, tentative de raconter un milieu fait de splendeurs et de misères (cachées). « Ce n’est pas parce que c’est vrai que c’est intéressant », la sermonne-t-on. S’il échappe à cet écueil avec une certaine grâce, Coutures souffre de sa trop grande versatilité. Winocour se perd sur une ligne de crête entre la pure œuvre documentaire et la fiction inspirée de faits réels. 

Coutures d’Alice Winocour. ©Carole Bethuel

Vampire, vous avez dit vampire ?

Un grand film de genre(s) sommeille dans cette œuvre hantée par la figure du vampire, âme condamnée à se repaître du sang des vivants. Maxine la conjugue au féminin dans son court-métrage à l’esthétique inspirée des productions gothiques de Roger Corman, quand Winocour la convoque timidement dans un réseau d’images (le sang menstruel sur la jambe d’Ada) et de symboles (les mannequins sucés jusqu’à la moelle par les créateurs). 

Porté par Angelina Jolie, cheville ouvrière du projet à plus d’un titre, dont celui de productrice, le film occulte (sciemment ?) le mariage de raison entre haute couture et cinéma, le premier vampirisant l’imaginaire du second jusqu’à le phagocyter et en faire à son tour une industrie du luxe – on ne peut s’empêcher alors de penser à l’excellent article que Murielle Joudet a consacré au « Capital Gaze » pour Hors-Série. Qu’on pense à la Jeanne du Barry (2024) de Maïwenn habillée en Chanel ou plus récemment aux Linceuls (2024) de David Cronenberg manufacturés par Yves Saint Laurent… 

La bande-annonce de Coutures d’Alice Winocour.

Brièvement mannequin à l’adolescence, la seule star du film d’Alice Winocour a cédé son image à des marques de luxe (Guerlain, Louis Vuitton) après avoir prêté son visage à Gia Carangi dans un téléfilm HBO retraçant la trajectoire éclair de la supermodel fauchée par le sida au mitan des années 1980. Au carrefour de ces mythologies, Coutures s’égare dans une voie sans issue, laissant l’amère impression d’assumer son autocritique dans la description oxymorique que Maxine donne de la mode, objet « inutile et nécessaire ».

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