Face aux violences faites aux femmes, que reste-t-il lorsque la protection échoue ? Cette minisérie s’empare d’un sujet brûlant pour interroger les failles de l’institution et le vertige moral d’une femme poussée à agir par elle-même.
Quand la musique de Suzane murmure « Justice, est-ce qu’on doit te faire nous-mêmes ? », la question n’est plus seulement rhétorique. Elle traverse toute L’affaire Laura Stern, nouvelle minisérie en quatre épisodes, d’abord diffusée sur HBO Max fin janvier, avant de rejoindre la plateforme de France Télévisions ce 19 février. Une fiction dure, puissante et nécessaire.
La colère née d’un féminicide
Laura Stern est pharmacienne, mère de famille et fondatrice de l’association de quartier Femmes debout, qui accompagne des femmes victimes de violences conjugales. Un jour, elle assiste au meurtre de l’une d’elles. Malgré une mesure d’éloignement décidée par le juge et une demande d’aide restée sans réponse auprès de la police, Audrey est abattue par son époux. Le drame traumatise les bénévoles et marque un point de rupture dans la vie de cette apothicaire, jusque-là convaincue que l’institution suffisait.

Le récit interroge ce moment précis où la confiance dans la justice se fissure. En 2024, environ 272 400 victimes de violences par partenaire ou ex-partenaire ont été enregistrées en France – 84 % sont des femmes. 107 féminicides conjugaux ont été recensés la même année. La série s’inscrit dans cette faille.
Un récit choral
Chaque épisode se concentre sur une trajectoire et donne à voir l’éventail des violences : coups, menaces, mais aussi domination, dénigrement, isolement. La fiction dévoile ce que ces réalités recouvrent concrètement : des femmes issues de tous les milieux, de toutes origines, enfermées dans des mécanismes d’emprise dont l’issue peut être fatale.

En apparence évidente, la question qui traverse le débat public – « pourquoi ne pas partir ? » – est abordée avec méthode et sensibilité. Au-delà des obstacles matériels, quitter suppose de rompre une dépendance psychologique façonnée par la peur et la culpabilité. En mettant en lumière cette violence invisible, la série souligne la complexité des parcours et s’attache à déconstruire les jugements trop rapides.
Radicalité et impasse morale
Mais surtout, la trajectoire de Laura s’enfonce dans une zone d’ombre. Révoltée par ce qu’elle perçoit comme une inaction institutionnelle et gagnée par l’inquiétude, elle en vient à répondre à la violence par la violence. La production ne glorifie pas ce basculement ; elle le montre dans toute son ambivalence, en explore les conséquences et ouvre un espace de réflexion sur la ligne poreuse qui sépare engagement et radicalité.

Valérie Bonneton compose une protagoniste dense, à la fois solide et fissurée. Elle tient la ligne étroite entre détermination et fragilité, entre combat collectif et désagrégation intime. Pauline Parigot incarne quant à elle une femme détruite à petit feu, tout en retenue, sensible et juste. Samir Guesmi prête ses traits à un policier d’une institution imparfaite, mais non caricaturale, qui tente de changer pour mieux faire.
La mise en scène, sobre, épurée, accorde une place centrale aux silences et aux regards, tout en sachant accentuer la tension lorsque le drame l’exige. Quelques instants de lumière traversent le récit – des gestes d’entraide, des élans de solidarité, la persistance d’une vitalité… La scénariste Marie Kremer confiait par ailleurs au CNC avoir été frappée par « l’envie de vivre » des femmes qui ont, en partie, inspiré les trajectoires de la série. Cette énergie irrigue l’ensemble et empêche le récit de sombrer dans le pathos, maintenant un équilibre entre gravité et dignité.
Un miroir tendu
L’affaire Laura Stern n’adapte aucun fait divers précis. Elle agrège des traumatismes collectifs et agit comme un miroir d’une société qui compte, commente, légifère, mais peine encore à protéger. Sa force tient à cette tension : refuser le manichéisme tout en refusant l’indifférence. La série ne tranche pas la question posée par la chanson de Suzane et laisse le spectateur face à son inconfort.