Entre le défilement infini de nos fils d’actualité, l’assaut permanent des notifications et l’injonction à la réactivité, nos cerveaux saturent. Ce sentiment de lassitude n’est pas une simple impression : c’est une réalité que les chercheurs nomment le « technostress », ce stress lié à la surcharge numérique et à la connexion permanente. Une fatigue d’un nouveau genre pour laquelle la science manifeste un intérêt grandissant.
C’est un geste devenu automatique : au réveil, dans les transports ou avant de dormir, le pouce parcourt des kilomètres de contenus sur l’écran du smartphone. Inventé par l’ingénieur américain Aza Raskin en 2006, l’infinite scroll (ou scroll infini) était destiné initialement à fluidifier l’expérience utilisateur, bien que son créateur ait depuis largement alerté sur ses effets addictifs. Cette absence de barrière visuelle prive notre cerveau de « points d’arrêt », ces moments de pause naturels qui nous permettent d’évaluer si nous voulons continuer ou non.
Le psychologue américain Adam Alter, auteur de l’ouvrage Irresistible, the Rise of Addictive Technology, explique que cette conception exploite ce qu’on appelle la récompense aléatoire. Comme devant une machine à sous, l’utilisateur continue de scroller dans l’espoir que le prochain contenu sera gratifiant. Cette sollicitation constante du circuit de la récompense génère une lassitude profonde : le plaisir disparaît, mais l’automatisme demeure. On peut parler de « technostress », un concept formalisé dès les années 1980 pour décrire le stress induit par les technologies de l’information.

Le coût caché de l’interruption permanente
La fatigue numérique est aussi une fatigue de l’attention fragmentée. Selon une étude célèbre – The Cost of Interrupted Work — de la chercheuse Gloria Mark, professeure à l’Université de Californie à Irvine, il faut en moyenne 23 minutes et 15 secondes pour se reconcentrer et reprendre pleinement la réalisation de sa tâche après avoir été interrompu. Or, entre les e-mails, les messageries internes et les notifications de réseaux sociaux, l’utilisateur moyen est sollicité toutes les quelques minutes.
Ce passage incessant d’une tâche à l’autre, le « multitasking », a un coût métabolique. Chaque microdécision – « Dois-je cliquer sur ce lien ? », « Dois-je répondre à ce message ? » – consomme du glucose, le carburant de notre cerveau. Résultat : en fin de journée, nous souffrons de fatigue décisionnelle, et notre capacité à faire des choix éclairés s’effondre, nous laissant dans un état d’hébétude devant nos écrans.
Zoom fatigue et “context collapse”
L’épuisement ne vient pas seulement de l’information, mais aussi de l’interaction sociale. La « Zoom fatigue », ce phénomène d’épuisement propre aux visioconférences, a été théorisée par le chercheur Jeremy Bailenson du Stanford Virtual Human Interaction Lab. En cause : le contact visuel prolongé à une distance intime, la vision constante de son propre visage qui alimente une autosurveillance permanente, et une charge cognitive accrue pour interpréter les signaux non verbaux à l’écran. Cette fatigue ne se limite pas au travail : elle révèle plus largement l’épuisement généré par des interactions numériques constantes et normées.

À cela s’ajoute le concept de « context collapse » (effondrement des contextes), dans l’étude Marwick and Boyd en 2010 : sur Internet, nos différents mondes – professionnel, familial, amical – se percutent dans la même interface. Gérer son image simultanément pour tous ces publics demande une gymnastique mentale constante. Autrement dit, nous sommes contraints par Internet à parler à tout le monde en même temps, sans jamais changer de ton. Pour la chercheuse Danah Boyd, les réseaux sociaux transforment nos échanges en véritables performances face à une audience mêlant tous nos cercles sociaux. Et cette mise en scène de soi permanente devient une source majeure de charge mentale.
Vers une fatigue informationnelle généralisée
En France, la Fondation Jean-Jaurès a mis en lumière un phénomène croissant : l’évitement de l’information. Près de la moitié des Français déclarent éprouver une forme de lassitude face au flux d’actualités, souvent anxiogène, un comportement que l’on rattache au « doomscrolling« . Cette saturation mène à une forme d’anesthésie émotionnelle, où les mauvaises nouvelles ne provoquent plus que de l’indifférence ou de la sidération.
Pour Tristan Harris, ancien designer éthique chez Google et cofondateur du Center for Humane Technology, la structure même de l’économie de l’attention est en conflit avec notre biologie. « Nos technologies ne sont pas de simples outils qui attendent d’être utilisés. Ce sont des environnements qui nous manipulent pour nous garder engagés le plus longtemps possible », affirmait-il dans le documentaire Derrière nos écrans de fumée (Netflix). Autrement dit, l’épuisement que nous ressentons n’est pas un bug, mais la conséquence logique de plateformes conçues pour capturer notre attention.
Reprendre le contrôle : de la résistance à la sobriété
Face à ce constat, des mouvements émergent. En France, la Cnil pointe désormais du doigt les « dark patterns », ces designs d’interface trompeurs qui incitent l’utilisateur à rester connecté plus longtemps ou à partager plus de données qu’il ne le souhaiterait, allant jusqu’à prononcer des mises en demeure et sanctions. Mais la réponse est aussi individuelle, avec une tendance croissante à la « déconnexion sélective ».
Il ne s’agit plus forcément de tout couper, contrairement à la « digital detox » souvent culpabilisante, mais de restaurer des barrières : désactivation des notifications non essentielles, retour au format papier pour la lecture longue ou usage d’applications de limitation de temps. L’enjeu de demain ne sera plus seulement d’accéder à l’information, mais de savoir préserver nos ressources les plus précieuses : notre attention et notre capacité à la diriger nous-mêmes.