Décryptage

Comment Marie-Antoinette est-elle devenue une icône du manga ?

04 février 2026
Par Samuel Leveque
“Versailles of the Dead”.
“Versailles of the Dead”. ©2016 Suekane Kumiko/Shogakukan

Entre réalisme, romantisme et apparitions délirantes, la reine de France est une icône de la pop culture japonaise depuis plus d’un demi-siècle.

Dans Sharehouse Nile (qui paraît aux éditions Mangetsu ce 4 février), Marie-Antoinette d’Autriche se réincarne dans une colocation, de nos jours, et tombe amoureuse d’un certain Che Guevara. Une comédie romantique au concept pour le moins loufoque, mais qui a le mérite de soulever une question intéressante : pourquoi diable la dernière reine de l’Ancien Régime français, guillotinée en 1793, est-elle devenue une icône du manga, où elle fait d’innombrables apparitions ? Décryptage historique.

Une popularité qui remonte aux années 1970

La Révolution française fascine les auteurs japonais depuis le XIXᵉ siècle, et pour cause : les relations diplomatiques durables entre la France et le Japon s’établissent formellement en 1858. Cette période coïncide avec l’essor du « roman national » français, alors que l’épopée révolutionnaire irrigue encore largement l’imaginaire des auteurs et des artistes.

Les vastes échanges culturels et diplomatiques entre les deux pays vont largement diffuser les ouvrages sur la Révolution au sein de l’élite artistique nippone. C’est ce qui explique pourquoi, lors de l’essor du manga un siècle plus tard, les lecteurs japonais étaient déjà familiers des grands épisodes de la Révolution, de la prise de la Bastille à l’épopée napoléonienne, en passant par le procès du roi.

Dans les années 1960, on note un pic d’intérêt des spectateurs locaux pour les productions se déroulant lors de cette période : La tulipe noire, un film de 1964 mettant en scène Alain Delon, est par exemple un immense succès au Japon. Rien d’étonnant alors à ce que plusieurs mangakas s’emparent du sujet et commencent à dessiner des histoires se déroulant sous le règne crépusculaire de Louis XVI.

Le plus connu est La rose de Versailles de Riyoko Ikeda, publié à partir de 1972. Aussi connu sous le nom de Lady Oscar chez nous, ce manga qui romançait lourdement l’histoire du chevalier d’Éon mettait en scène un garde du corps de Marie-Antoinette qui cachait sa réelle identité de jeune femme dans un monde d’hommes.

Marie-Antoinette, dépeinte de manière très négative dans la version japonaise de La tulipe noire.

Dire que La rose de Versailles a été un succès est un euphémisme : on compte plus de 20 millions d’exemplaires vendus et un nombre incalculable d’adaptations à l’écran et au théâtre. Ce triomphe tient à l’immense popularité de Marie-Antoinette auprès des lectrices. Elle est ici transformée en héroïne tragique à la moralité grise et à la psychologie subtile, sous la plume d’une dessinatrice par ailleurs engagée au sein de la mouvance communiste japonaise.

Parfois héroïne, parfois antagoniste

Le succès de la Rose de Versailles va déclencher une véritable Marie-Antoinette-mania dans le monde de la pop culture japonaise. Des dizaines de récits se déroulant à la même période sont créés, certains avec un certain succès international (à l’image de La Seine no Hoshi, version animée de La tulipe noire diffusée en 1975). Marie-Antoinette y est d’ailleurs parfois dépeinte de manière plus sombre que dans le manga d’Ikeda, où sa moralité demeurait ambiguë.

Marie-Antoinette, la jeunesse d’une reine.

La figure de la reine se prête d’ailleurs bien à un exercice de renversement de perspective : selon la lecture qui est faite de l’histoire, elle peut être perçue comme la victime tragique des circonstances, ou, à l’inverse, comme une souveraine cruelle et distante, indifférente aux malheurs de son peuple. C’est par exemple l’approche du manga documentaire Marie-Antoinette de Mamoru Kurihara et Natsuko Wada, qui tentait d’aborder les deux facettes du personnage pour démystifier sa légende.

D’autres œuvres vont par ailleurs utiliser l’immense popularité du personnage pour évoquer la vie quotidienne à cette époque et dépeindre l’ambiance de la France prérévolutionnaire. Et ce, afin de proposer une approche plus vraisemblable, à l’image de Marie-Antoinette, la jeunesse d’une reine de Fuyumi Soryo, qui tentait une narration davantage basée sur des sources documentaires que sur la vision romancée et clichée de la vie de la monarque.

Une figure historique avec laquelle les mangakas aiment jouer

Néanmoins, plus la figure de Marie-Antoinette gagne en notoriété au Japon et plus elle se détache de sa réalité historique. Si des mangas récents reviennent encore sur des aspects authentiques et ancrés dans des événements réels (des titres comme Innocent ou Le troisième Gédéon), la reine va aussi devenir une icône kitsch réduite à quelques clichés simplistes : la décapitation, les fastes de la cour, son histoire d’amour tumultueuse avec Axel de Fersen, ou encore la fameuse citation apocryphe « qu’ils mangent de la brioche ».

On voit alors fleurir depuis une vingtaine d’années des œuvres aux concepts rocambolesques : dans Versailles of the Dead, le jumeau maléfique de la reine prend sa place pour orchestrer l’invasion de la cour par des zombies affamés. Dans Power Antoinette, elle devient une body-buildeuse dotée de superpouvoirs.

Le personnage est devenu si connu et populaire qu’il a intégré le casting du jeu Fate/Grand Order mettant en scène des combats entre de grands personnages de l’histoire. On y voit la reine atomiser ses adversaires à coup de tours de magie – voire de ballons de beach-volley.

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Comme le souligne un abondant dossier du site La boîte de mangas, la popularité du personnage est désormais telle qu’elle est officiellement utilisée par des acteurs du tourisme en France et au Japon pour attirer des visiteurs à Paris. Il semble que la figure iconique ait fini par effacer le véritable personnage historique, comme en témoigne l’arrivée d’œuvres aussi décalées que Sharehouse Nile. Des mangas amusants, certes, et poussant parfois très loin l’excentricité dans la représentation de la reine, mais qui n’en rendent que plus précieuses des œuvres précises, documentaires et instructives, comme celle de Fuyumi Soryo.

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