Énorme succès d’audience sur Netflix, La chronique des Bridgerton revivifie l’esthétique surannée de la Régence britannique à trois siècles de distance. Un art de vivre extrêmement codifié, dans lequel la Gen Z trouve un reflet froufrouteux de son époque.
Elles traversent l’adolescence, voguent à travers leur vingtaine ou viennent de franchir le cap des 30 ans. Leurs feeds TikTok et Instagram teintés de couleurs pastel vantent les mérites d’un art de vivre inspiré de La chronique des Bridgerton. Corsets et robes en mousseline font de la résistance à l’heure de la mode genderless. Cette vitrine girly à rebours de son temps porte un hashtag en guise d’insigne, « Regencycore », néologisme né à peu près en même temps que la série en 2020. Et fédère une communauté de stars allant de Kim Kardashian à Dua Lipa, en passant par Billie Eilish, Léna Mahfouf et Zendaya.
La tendance, enracinée comme un arbre centenaire dans un vieux cottage anglais, revient avec la régularité d’un marronnier au gré des saisons diffusées sur Netflix. Selon les données de la plateforme d’achats vestimentaires Lyst, « les recherches de corsets ont progressé de 123 % depuis la sortie de la série, de 49 % pour les bandeaux en perles et plumes, de 23 % pour les gants longs et de 93 % pour les robes empire ».
Au-delà de se réclamer d’un personnage du show, les fans invétérées épousent à bras ouverts l’esthétique aristocratique de la « Regency romance », codifiée par les écrits de William Thackeray (La foire aux vanités) et Jane Austen (Orgueil et préjugés), puis leurs épigones, à l’instar de Georgette Heyer (Les fourberies de l’amour), Barbara Cartland (La victoire de l’amour) ou, plus récemment, de la romancière Julia Quinn, discrète autrice de la saga littéraire Bridgerton. Mais de quelle époque parle-t-on précisément ?
C’est quoi, le Regencycore ?
Selon l’encyclopédie Universalis, le terme Regency « correspond, au sens strict, à la période 1811-1820 [et se présente comme un] retour à l’antique, synthèse des courants littéraires, exotiques ou gothiques, et [au] sentiment bourgeois attaché au confort intérieur et au mobilier solide ». La première chronique de Julia Quinn prend exactement pour cadre l’Angleterre de 1813, à peu près au moment où le roi George III, souffrant de maladie mentale, atteint des sommets de démence, et son fils, le prince-régent, sybarite dans l’âme, se vautre dans la débauche. Placée sous le signe du faste décomplexé et de l’abondance, la Régence est le théâtre de bals masqués somptueux, mais aussi d’intrigues scandaleuses.

Un cadre tape-à-l’œil où se tissent les intrigues foisonnantes des Bridgerton, réservoir à fantasmes pour une Gen Z contrainte au confinement lorsque débarque la série. « Dans un monde envahi par la technologie, il semble que les internautes se tournent vers une esthétique qui évoque le passé. Le style Regency, à la fois romantique et opulent, en est la parfaite illustration et est une jolie façon d’ajouter un peu de glamour à votre décor », confirme Dayna Isom Johnson, experte en tendances chez Etsy, dans une interview accordée au magazine Elle. La psychologue Nilu Ahmed confirme à l’édition indienne de Vogue : « La pandémie a restreint nos mouvements, donc l’attrait pour les choses du passé pourrait laisser deviner un besoin de liberté. »
L’esthétique Shondaland
Ces vingtenaires rivées à leurs écrans piochent dans cette brochure de mode comme dans une friperie, chinant indifféremment gants en dentelle, bandeaux en perles et plumes. Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les blogs, vidéos et autres tutos prodiguant trucs et astuces pour se confectionner la garde-robe de Daphne Bridgerton, Penelope Featherington ou Edwina Sharma. En réalité, un vestiaire moins fidèle au début du XVIIIe siècle qu’à « l’esthétique Shondaland », société de production de la série dirigée par l’indéboulonnable productrice afro-américaine Shonda Rhimes (derrière Grey’s Anatomy et ses dérivés), féministe autoproclamée.

« J’ai compris que ce ne serait pas une adaptation dans la veine de Jane Austen », indique la costumière Ellen Mirojnick dans les colonnes de Vogue, précisant s’être plutôt inspirée des créations de Dior, Chanel et Givenchy, mais aussi des « portraits macabres de familles aristocratiques » de l’artiste irlandaise Genieve Figgis. « Nous avons rendu le tout plus luxueux et somptueux et introduit une palette de couleurs moderne », poursuit-elle dans une interview sur Netflix, confirmant avoir délibérément interprété des « éléments modernes » à partir des « bases de la silhouette 1813 ».
Sous les froufrous des Bridgerton
Codifié par La chronique des Bridgerton et ses fans, le Regencycore suit à la lettre la feuille de route établie par Shonda Rhimes, coulant féminisme et inclusivité dans le moule du soap. Si trois siècles nous en séparent, cette courte période dans la vénérable histoire du Royaume-Uni marque « le début de la modernité telle qu’on la connaît aujourd’hui », comme l’explique au HuffPost Lise Guilhamon, maîtresse de conférences en littérature britannique et postcoloniale à l’Université de Versailles-St Quentin/Paris-Saclay. Une époque certes sans smartphone ni réseaux sociaux, mais secouée par de profondes mutations sociétales, à l’instar de la nôtre.

« Aboutissement d’idées du passé », la Régence anglaise charrie avec elle des aspirations démocratiques, individualistes et consuméristes nouvelles en plus de perpétuer une tradition libertine bientôt mise à mal par l’ère victorienne. Mais les robes et autres froufrous roses poudrés de La chronique des Bridgerton, sous leurs airs de conte de fées inclusif, ne devraient pas faire oublier que cette liberté sexuelle toute relative avait été pensée par et pour les hommes, que la bigoterie infusait dans les mœurs et que le mariage constituait le seul horizon pour des jeunes femmes insuffisamment éduquées en termes de procréation.