Entretien

Gaël Faure pour l’Hyper Weekend Festival : “Jean Giono m’a littéralement sauvé la vie”

02 janvier 2026
Par Lisa Muratore
Gaël Faure présentera le 25 janvier 2026 son spectacle “Le bruit du blé” à l'occasion des Sessions Intimes de l'Hyper Weekend Festival.
Gaël Faure présentera le 25 janvier 2026 son spectacle “Le bruit du blé” à l'occasion des Sessions Intimes de l'Hyper Weekend Festival. ©Valentin Izzo

Gaël Faure présentera, à l’occasion des Sessions intimes de l’Hyper Weekend Festival de Radio France, en partenariat avec la Fnac, son spectacle Le bruit du blé. Une proposition scénique, pluridisciplinaire et poétique, à découvrir le 25 janvier 2026 au cœur de la Maison de la radio et de la musique, à Paris.

Que représentent pour vous l’Hyper Weekend Festival et le fait d’y participer, notamment aux Sessions intimes ?

Pour être tout à fait honnête, avant ça, je ne m’étais pas énormément penché sur la question. Je ne connaissais pas si bien que ça l’Hyper Weekend Festival, parce qu’il y a beaucoup de festivals et que je ne suis pas toujours tout en détail. Mais, en regardant de plus près, j’ai eu l’impression que c’était quelque chose d’assez énorme, en termes d’ampleur et de programmation.

Ce qui m’a surtout plu, c’est le côté éclectique. Je trouve que c’est assez rare aujourd’hui. Souvent, les festivals se ressemblent beaucoup, avec les mêmes artistes qui reviennent. Je trouve d’ailleurs cela de plus en plus inquiétant. Là, au contraire, j’ai eu le sentiment qu’il y avait une vraie prise de risque, une volonté d’ouverture. Au-delà du fait qu’on m’ait appelé, je me suis intéressé à la programmation, et j’ai l’impression que Didier Varrod, que je connais un peu, et Aurélie Kaufmann, prennent justement ce risque-là : proposer quelque chose de pluriel, de non formaté.

C’est aussi pour ça que je suis content d’y participer. Parce que ma proposition est, je pense, un peu à contre-courant. Et aujourd’hui, pour des propositions artistiques plurielles, ce n’est pas toujours évident de trouver des espaces comme celui-là. C’est une vraie opportunité, et surtout une vraie joie.

Comment s’est passée votre rencontre avec Didier Varrod ?

Didier me suit musicalement depuis un petit moment, et ça, c’est déjà très précieux. Je crois qu’à un moment, dans mon dossier de presse, il y a eu quelque chose qui a eu du sens pour lui. Et puis, on s’est revus il y a environ deux ans, aux Francofolies de La Rochelle. Il m’avait invité à participer à une rencontre autour de la question : “Comment se présenter autrement, artistiquement ?”

À ce moment-là, je travaillais déjà sur ce spectacle autour de Jean Giono, et je pense que ça lui a parlé. Ensuite, on s’est revus pour proposer Le bruit du blé aux Francofolies et l’idée a mûri. Je crois que c’est là qu’est née, chez lui, l’envie de programmer ce spectacle à l’Hyper Weekend Festival. Et c’est vrai que c’est un spectacle qui se prête particulièrement bien à ce format plus intime.

« Giono m’a réveillé. Il m’a ramené à moi-même. Il m’a donné envie de proposer autre chose artistiquement, parce que j’étais fatigué du schéma classique : un album, une promo, une tournée, et on recommence. »

Gaël Faure

Votre spectacle est basé sur les textes de Jean Giono. Qu’est-ce qui vous inspire chez cet auteur ?

Honnêtement, absolument tout. Déjà, l’infinité de ses sujets, de ses thématiques, bien au-delà de la seule question agricole. Giono était profondément engagé, même si, à l’époque, on n’utilisait pas ces mots-là. Il était extrêmement avant-gardiste et il a vu arriver beaucoup de choses avec une justesse assez troublante, notamment sur la condition humaine.

J’aime profondément la manière dont il met à l’honneur les artisans, les paysans, le travail de la terre, la noblesse du corps, la rudesse, la fatigue, la solitude aussi – mais une solitude parfois choisie. Il parlait déjà, à son époque, de ce qu’il appelait la “captivité de la ville”. Ces couches d’humanité empilées, cette difficulté à respirer. Quand on relit ça aujourd’hui, alors que ça a été écrit dans les années 1920 ou 1930, c’est absolument fou.

C’est exactement ce que je ressentais quand je voulais quitter Paris. On a tout concentré dans ces endroits-là parce que c’est plus simple pour consommer et pour contrôler. Mais, quand on enlève la culture – on l’a vu pendant le Covid –, il ne reste plus grand-chose en ville. La seule envie qu’on avait, c’était d’être ailleurs, au plus près de la nature, de respirer.

Giono m’a réveillé. Il m’a ramené à moi-même. Il m’a donné envie de proposer autre chose artistiquement, parce que j’étais fatigué du schéma classique : un album, une promo, une tournée et on recommence. Ce côté usinier m’épuisait. J’avais besoin de repenser mon modèle artistique, économique, humain, politique.

Espérez-vous que le public de l’Hyper Weekend Festival saisisse tout cela à travers votre spectacle ?

Je n’aime pas trop surligner les choses. J’espère que ça se ressentira, même si ce n’est jamais explicitement dit. Le spectacle ne suit pas chronologiquement le livre Que ma joie demeure, mais il en fait entendre l’essence. Il y a notamment ce personnage, Bobi, un semeur de joie, qui sème pour la beauté et non pour le rendement dans les milieux paysans et isolés. C’est un personnage christique qui effraie autant qu’il fascine.

Évidemment, ça résonne très fort avec la culture : il n’y a pas d’agriculture sans culture. On parle de pluriculture, par opposition à la monoculture, qui tue. La pluriculture, elle, active la vie. J’espère que le public le ressentira. Souvent, quand on joue dans des fermes, dans des lieux très liés au vivant, les gens sont extrêmement réceptifs. Là, ce sera une première dans ce contexte-là. À la fin du spectacle, je propose aussi un moment d’échange avec le public, un bord plateau. C’est quelque chose d’important pour moi.

À partir de
7,90€
En stock
Acheter sur Fnac.com

Justement, le fait que ce spectacle soit joué en intérieur, à Paris, est-ce un défi particulier ?

C’est un autre challenge, oui. En extérieur, la poésie est partout : dans le vent, les oiseaux, les odeurs. En intérieur, on est plus focalisés sur nous-mêmes. Mais quelqu’un m’a dit un jour que l’absence de l’extérieur permettait aussi de l’imaginer. Et je trouve ça très beau. Je ne suis pas inquiet. Un grand texte touche, quel que soit l’endroit. À nous de créer les conditions. Et puis, un spectacle, par définition, ça plaît ou ça ne plaît pas. Mais moi, ça me challenge différemment, et j’aime ça.

Vous considérez-vous davantage comme un artiste ou comme un artisan ?

Je suis un artisan. Je le dis même très clairement : “artisan chanteur”. La lenteur de mon processus, par exemple – mettre trois ou quatre ans à faire un album – fait partie de ça. J’ai besoin d’être traversé par les saisons, par ce que je vis. Une fois que c’est enregistré, c’est figé.

Je fonctionne un peu comme un menuisier : il part d’un bloc de bois, il y a des étapes, du temps, pour arriver à quelque chose de juste. J’aime ce rapport à la matière. Je compose toujours avec ma première guitare et un papier. C’est volontaire, pour garder une forme de pureté dans la création. Le mot “artiste” est tellement galvaudé parfois… Artisan, c’est plus humble, plus proche, plus noble, je trouve.

Que peuvent attendre musicalement celles et ceux qui découvriront Le bruit du blé lors des Sessions intimes ?

Jean Giono est un auteur extrêmement musical, très rythmique. Ses textes chantent presque d’eux-mêmes. Et puis, je viens du Sud, donc ce rapport au rythme, au souffle, est très présent chez moi. Ce spectacle me permet aussi de revisiter mes propres chansons autrement. Le texte nourrit la chanson, et la chanson, ensuite, emporte le texte ailleurs. Rien n’est jamais figé. En fonction du lieu, du public, les émotions changent. C’est un tissage permanent entre texte, musique et corps. Il n’y a pas un moment pour l’un, puis pour l’autre : tout se mêle. Et c’est exactement ce que j’aime.

« Il faut créer autre chose, proposer différemment. »

Gaël Faure

Le caractère pluridisciplinaire du spectacle est rapidement imposé, mais que pouvez-vous nous dire que l’inclusion de la danse dans le spectacle ?

Quand on parle du travail paysan, on ne peut pas faire l’économie du corps. On est très cérébraux aujourd’hui, alors revenir au corps fait un bien fou. Le travail agricole, c’est du rythme, presque des work songs. Le corps parle, raconte énormément. Je voulais absolument ça pour me nourrir autrement, sortir du schéma guitare-micro. Il y a sur scène Nicolas Martel, un comédien fabuleux, très corporel, avec qui je travaille depuis cinq ans. Il incarne cette fragilité, cette graine, cette tendresse, cette exaltation. Jean Giono a écrit avec une attention incroyable aux émotions, y compris celles des femmes, ce qui était loin d’être courant à l’époque. Il fallait un spectacle libre, aventureux, qui casse les cloisons.

À quel point ce spectacle est-il personnel ?

Très profondément. Cet auteur m’a littéralement sauvé la vie. Il est arrivé à un moment où j’étais dans une désillusion totale. Il m’a apaisé, redonné une forme d’espérance. Il m’a reconnecté à la beauté simple du monde : le chant d’un oiseau, une pluie, un vent, un geste.

Je viens d’Ardèche, mes parents sont paysans. En lisant Giono, j’avais l’impression qu’il parlait de ma famille. Ce n’est pas du théâtre au sens classique : j’ai juste lu un livre et j’ai eu envie d’en extraire des fragments qui me bouleversaient, de les faire respirer avec mes chansons. C’est une danse permanente entre texte et musique.

À partir de
25,65€
En stock
Acheter sur Fnac.com

Est-ce, selon vous, un spectacle engagé ?

Oui, mais d’abord pour moi. C’est une grande respiration dans mon métier. Je ne veux plus attendre un système culturel qui arrive, selon moi, en fin de cycle. Il faut créer autre chose, proposer différemment.

Être un artiste engagé, c’est aussi aller vers les gens, sortir de ses zones de confort, décentraliser la culture, la rendre accessible sans renoncer à l’exigence. C’est arrêter de se plaindre et aller chercher ce qu’on veut vraiment. Au fond, c’est une démarche d’authenticité. Remettre l’humain, le vivant, au centre.

Le bruit du blé, le dimanche 25 janvier, présenté à l’occasion de l’Hyper Weekend Festival de Radio France, durant les Sessions Intimes, en partenariat avec la Fnac.

À lire aussi

Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste