Critique, Entretien

Elise et les nouveaux partisans : la lutte continue pour Jacques Tardi et Dominique Grange

20 janvier 2022
Par Marion Duvalle
Jacques Tardi et Dominique Grange.
Jacques Tardi et Dominique Grange. ©Habib Charaf

Elise et les nouveaux partisans se passe dans les années 1970, au cœur de leur violence parfois extrême – loin de l’image d’Épinal du flower power. Signée Dominique Grange et Jacques Tardi, cette bande dessinée « révolutionnaire », en partie autobiographique, constitue un palpitant flashback.

Une claque ! Elise et les nouveaux partisans mêle le trait cru et expressif du dessinateur multiprimé Jacques Tardi et le scénario excitant de Dominique Grange. Elise, une jeune chanteuse lyonnaise, arrive à Paris en 1958 ; et si son talent lui ouvre la voie du succès, elle s’en détourne pourtant. Touchée par les injustices sociales qu’elle constate et la crise coloniale, la chanteuse, prise dans le tourbillon de mai 68, s’engage politiquement au côté de l’extrême gauche.

Avec ce nouvel album, Dominique Grange et Jacques Tardi dressent le portrait d’une jeunesse politisée, entre la fin des années 1950 et les années 1980. Le récit s’ouvre en effet le 17 novembre 1961, au moment de la répression des Algériens des bidonvilles bordant Paris, qui manifestent contre le couvre-feu qui leur est imposé. « Elise est contemporaine de cette situation, c’est pour cela qu’on voulait planter ce décor-là dès le début. C’est là qu’elle prend conscience du racisme, et l’antiracisme sera très présent dans tout ce qu’elle fera par la suite. » Une dimension particulièrement actuelle, que confirme Dominique Grange : « Je pense qu’en effet, c’est un lien, un trait d’union, entre les époques. »

Elise et les nouveaux partisans, de Dominique Grange et Jacques Tardi. En librairie depuis le 3 novembre 2021.

Chanter la vraie vie

Cette Elise, c’est le double fictionnel de Dominique Grange, dont le visage est familier des lecteurs de Jacques Tardi, puisqu’il s’inspire régulièrement des traits de celle qui partage sa vie pour dessiner ses personnages féminins. Ce parcours de jeune chanteuse militante, c’est donc aussi le sien – elle a entre autres composé Les Nouveaux Partisans, cet hymne qui fera battre le cœur des membres de la Gauche prolétarienne. Comme Dominique, Elise quitte le showbiz pour « la vraie vie ». Pourquoi alors nommer son personnage Elise ? Parce qu’en 1967 paraissait le roman de Claire Etchérelli, Elise ou la vraie vie, l’histoire d’une jeune femme qui s’établissait en usine à Paris pendant la guerre d’Algérie. C’est par sororité que Dominique Grange a choisi ce prénom qui, à ses yeux, continue d’incarner la figure militante. Et puis, reconnait-elle : « Je n’avais pas du tout envie de faire de moi une héroïne. Même s’il y a une part de mon histoire, je voulais que le personnage soit anonyme. Mon propos, c’est de livrer un témoignage à travers un personnage crédible, humain, qui s’engage, qui va jusqu’au bout et qui ne regrette rien. » Elise et les nouveaux partisans est donc un exercice autofictionnel plus qu’autobiographique.

Passer le relais

La puissance du texte rejoint parfaitement les obsessions artistiques de Jacques Tardi. Le dessinateur est en effet connu pour son travail de documentation et de transmission de l’histoire contemporaine (Première Guerre mondiale, emprisonnement de son père pendant la Seconde, etc.), qu’il transmet dans ses nuances les plus douloureuses. Cette fois-ci, la volonté commune aux auteurs est de transmettre quelque chose du militantisme, de son moteur. « Il y a des artistes qui vont peindre des petites fleurs, bon c’est leur problème, observe malicieusement Tardi. Et puis, il y en a d’autres qui vont évoquer d’autres choses en fonction de leur indignation. Moi, je crois beaucoup en l’indignation, à la hargne. Je ne dis pas la haine, mais la hargne, la façon d’exprimer ses idées de manière hargneuse, avec des cibles. »

Des premiers émois révolutionnaires aux actions radicales pour servir le journal d’extrême gauche La Cause du peuple en passant par l’expérience du travail à la chaîne, Elise et les nouveaux partisans porte ainsi une volonté de transmettre un témoignage sur le milieu militant – sans l’idéaliser. D’ailleurs, Dominique Grange dit franco à la jeune journaliste qui se tient devant elle : « Lorsqu’on parle des années 1970, et plus spécifiquement de mai 68, c’est toujours soit un aspect ludique, festif, révolution sexuelle et autres visions dans lesquelles on ne se retrouve pas du tout. Je pense au contraire qu’il est important de transmettre à votre génération la réalité, le témoignage brut et sans fioriture de ce qui s’est passé, de comment on s’est engagé et de ce qu’a représenté cet engagement. »

Une bande dessinée qui s’adresse donc moins à la génération qui l’a vécue qu’à celle d’aujourd’hui. À plus de 70 ans, Jacques Tardi et Dominique Grange portent toujours en eux la même fougue, la même indignation – et ils en font don aux générations futures.

Elise et les nouveaux partisans, de Dominique Grange et Jacques Tardi, Delcourt, 176 p., 24,95 €. En librairie depuis le 3 novembre 2021.

Article rédigé par
Marion Duvalle
Marion Duvalle
Journaliste