Critique

Madres Paralelas : Pedro Almodovar au sommet de son art

08 décembre 2021
Par Marie Pénicaut
Milena Smit (Ana) et Penélope Cruz (Janis) dans <i>Madres Paralelas</i>.
Milena Smit (Ana) et Penélope Cruz (Janis) dans Madres Paralelas. ©El Deseo

Après le très acclamé Douleur et Gloire (2019), cette exploration semi-autobiographique des affres de la création artistique, Almodovar livre un nouveau long métrage poignant qui questionne les thèmes de la maternité et de la mémoire.

Janis (Penélope Cruz), la quarantaine, et Ana (Milena Smit), dix-sept ans, se rencontrent à la maternité – elles partagent la même chambre et se lient d’amitié. Grossesse imprévue pour l’une, non désirée pour l’autre, toutes deux décident de garder leur enfant et de l’élever, seules. Elles accouchent le même jour, et s’échangent leurs numéros de téléphone sur des bouts de papier avant de se quitter et de reprendre le cours de leurs vies respectives. Mais les fils de leurs destins croisés ne cessent de s’entremêler, dans un mélodrame intime à l’esthétique délicieusement kitsch.

Des femmes face à leur maternité

Almodovar fait dans Madres Paralelas ce qu’il sait faire le mieux : filmer des femmes dans toute leur complexité, sans fard ni artifice. Filmer leur force, leur fragilité, leur puissance, leur résilience face aux drames de leurs vies. On échappe avec soulagement à l’image d’Épinal d’une maternité encore trop souvent glorifiée à l’écran. L’accouchement apparaît pour ce qu’il est : un effort physique intense, un combat pour la vie. Janis et Ana souffrent, suent, hurlent. Et elles ont tant à apprendre, une fois rentrées à la maison. On les voit cernées, épuisées et inquiètes. Si toutes deux s’épanouissent dans leur maternité, cela n’est jamais donné comme une évidence. Teresa (Aitana Sánchez-Gijón), la mère d’Ana, vient questionner l’injonction à la maternité et rappeler qu’il y a aussi des femmes qui regrettent d’être devenues mères. Déchirée entre le désir de soutenir sa fille et d’accepter une opportunité qui ne se présentera qu’une fois – Teresa est une comédienne d’ « âge mûr » qui perce enfin –, elle privilégie sa carrière. Une critique à peine masquée, de la part du réalisateur, du manque de rôles pour les actrices ayant passé la barre des 40 ans. « Au cinéma, les hommes ont le droit de vieillir, pas les femmes », constate la chercheuse Geneviève Sellier. Almodovar, précisément, continue d’offrir des rôles complexes à des femmes de tout âge. Penélope Cruz et Milena Smit forment un duo d’une puissance envoûtante – Cruz a d’ailleurs remporté la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine à la Mostra de Venise pour cette septième collaboration avec le réalisateur.

Exhumer les fantômes du passé

Le mélodrame que traversent Ana et Janis se déroule dans le contexte plus vaste de la lutte menée par cette dernière pour l’excavation, l’identification et la réhabilitation de la mémoire des hommes de son village natal, assassinés par les milices franquistes et jetés dans des fosses communes pendant la guerre. Plus de 80 ans plus tard, et malgré la loi « mémoire historique » de 2007 visant entre autres à faire retirer les vestiges de la dictature et à ouvrir les fosses dans lesquelles se trouvent des milliers de corps en attente d’une sépulture digne, rien n’a été fait par le gouvernement Rajoy. Un manquement que condamne explicitement Almodovar dès les premières minutes, faisant par là de Madres Paralelas son film le plus politique. Le réalisateur met le doigt sur la relation ambiguë qu’entretient son pays avec la mémoire de la guerre civile (1936-1939) et la dictature franquiste (1939-1975). Rappelons qu’il aura fallu attendre 2018 pour exhumer les restes du dictateur Franco de son tombeau monumental, véritable mausolée orné d’une croix de 150 mètres de haut, construit notamment par des prisonniers politiques. « Je crois que le film essaye de donner de la visibilité à ce problème, déclare le réalisateur au micro de LCI. Pour moi, c’est très important que la jeune génération connaisse bien son passé, pour ne pas répéter les mêmes erreurs ». Pari réussi.

Madres Paralelas, de Pedro Almodóvar, Avec Penélope Cruz, Milena Smit, et Israel Elejalde. En salles depuis le 01/12/2021.

Article rédigé par
Marie Pénicaut
Marie Pénicaut
Journaliste
Pour aller plus loin