Critique

L’événement, une nouvelle adaptation de l’œuvre d’Annie Ernaux au cinéma

29 novembre 2021
Par Alexia De Mari
Anamaria Vartolomei dans <i>L'Évènement</i>.
Anamaria Vartolomei dans L'Évènement. ©2021 PROKINO filmverleih GmbH

L’adaptation par Audrey Diwan de l’œuvre éponyme d’Annie Ernaux, L’événement, porte à l’écran le combat d’une jeune femme pour avorter clandestinement dans la France des années 1960. Un récit précieux – encore aujourd’hui.

Le récit autobiographique d’Annie Ernaux nous entraîne sur les traces de l’écrivaine qui, à 23 ans, tombe enceinte alors qu’elle poursuit ses études de lettres. Prête à tout pour avorter et pouvoir continuer ses études, elle se lance alors à la recherche de celle qui acceptera de la laisser disposer de son corps et de sa vie – quitte à se mettre en danger. À une époque où l’avortement est interdit par la loi et passible de lourdes sanctions, la jeune étudiante est alors entraînée dans une véritable course contre la montre. « Je ne veux pas un enfant à la place d’une vie », affirme-t-elle.

Du livre à l’écran

Longtemps très peu adaptée au cinéma, l’écrivaine Annie Ernaux a désormais le vent en poupe dans le milieu du septième art. Peu de temps après l’adaptation de Passion simple (Gallimard, 1994) par Danielle Arbid (2020), c’est Audrey Diwan, réalisatrice de Mais vous êtes fous (2019) et scénariste de Bac Nord (2021), qui s’est attaquée au monument littéraire que constitue L’événement (Gallimard, 2000), que l’autrice écrit alors qu’elle approche soixante ans. Il peut sembler bien difficile d’adapter les livres d’Annie Ernaux, tant l’écriture y occupe une place prépondérante. Se dégagent en effet dans L’événement une énergie et une puissance qui menacent de résister au grand écran ; bien qu’Annie Ernaux ait relu le scénario et lui ait apporté les modifications qui lui semblaient nécessaires. Centré sur le personnage principal, le récit est entièrement partagé à travers le personnage de la narratrice – perspective à laquelle le film rend justice, la caméra étant constamment braquée sur Anne, intense et saisissante Annamaria Vartolomei.

De l’importance du sujet

Les difficultés liées à l’avortement clandestins sont, de fait, remarquablement portées à l’écran. La succession d’épreuves, l’impossibilité du dialogue avec le personnel médical et avec les amies d’Anne éprouvent le spectateur, qui se retrouve témoin impuissant des semaines qui défilent sans voir apparaître l’ombre d’une solution. Mais dans le film d’Audrey Diwan, récompensé d’un Lion d’or à la Mostra de Venise en septembre dernier, cette course contre la montre se heurte parfois à une mise en scène qui traîne étonnamment en longueur ; là où le roman, effréné, est au contraire frappant d’efficacité. On y retrouve néanmoins la difficulté pour cette jeune femme de trouver de l’aide, non seulement à cause des problèmes moraux que pose l’avortement à certains, mais surtout à cause des retombées judiciaires de l’acte. Ainsi, de peur de se retrouver en prison, ni les amies d’Anne ni les médecins ne tenteront de l’aider. L’hypocrisie est totale : tous et toutes savent bien qu’elle parviendra à ses fins – quitte à y perdre la vie. Anne finit par trouver une « faiseuse d’anges », méconnaissable Anna Mouglalis, par le biais d’une camarade de camarade qui a déjà eu affaire à elle.

Louise Orry-Diquéro, Luàna Bajrami et Anamaria Vartolomei dans L’Évènement.©Wild Bunch

L’horreur à l’écran

Si Annie Ernaux est si juste dans ses récits, c’est qu’elle n’épargne rien à ses lecteurs. Dans son livre, aucun détail n’est passé sous silence, et c’est précisément l’intensité de la retranscription de son vécu qui permet d’ouvrir la parole et de lever le tabou autour de l’avortement. Chez Audrey Diwan, la séquence où le travail d’Anne commence jusqu’à l’expulsion de l’embryon permet surtout de redynamiser un peu le film. Si la séquence est réaliste et saisissante, elle ne parvient pas tout à fait à égaler la précision de la plume de l’écrivaine. Par pudeur peut-être, Audrey Diwan montre à peine le fœtus à l’écran, alors qu’il s’agit d’un passage particulièrement percutant dans l’ouvrage.

Malgré quelques petites maladresses, L’Événement permet ainsi de mettre en scène le désarroi et l’obstination d’une jeune femme enceinte sans vouloir devenir mère, et la lutte contre le temps et contre la loi dans laquelle elle se trouve fatalement engagée. La détermination du personnage d’Anne rappelle que rien – ni condamnations judiciaires, ni risque de mort – n’arrête une femme qui ne souhaite pas devenir mère. Aujourd’hui en France, la loi Veil permet aux femmes de disposer librement de leurs corps – mais n’oblige toujours pas les médecins à consentir à cet acte. (L’avortement est le seul acte médical auquel s’applique une « clause de conscience ».) Ailleurs dans le monde, les lois anti-avortement se sont multipliées ces dernières années. Dévoilant la réalité d’un vécu de femme, L’Évènement s’impose comme un film nécessaire, autant sur le plan de l’intime que sur le plan politique.

L’Évènement, d’Audrey Diwan, avec Louise Orry-Diquéro, Luàna Bajrami, Anamaria Vartolomei. En salles depuis le 24 novembre 2021.

Article rédigé par
Alexia De Mari
Alexia De Mari
Journaliste