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Sommes-nous vraiment anonymes en ligne ?

21 octobre 2023
Par Kesso Diallo
Avec le numérique, nous sommes encore moins anonymes qu'avant.
Avec le numérique, nous sommes encore moins anonymes qu'avant. ©StunningArt/Shutterstock

Sur Internet, de nombreux utilisateurs ne se présentent pas sous leur véritable identité pour plusieurs raisons. Il est pourtant difficile de préserver son anonymat à l’ère du numérique.

C’est un sujet qui est revenu sur la table ces dernières semaines avec le projet de loi du gouvernement visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique. Dans le cadre de celui-ci, le député Renaissance Paul Midy souhaitait mettre fin à l’anonymat sur Internet afin de pouvoir retrouver les auteurs d’infractions sur les réseaux sociaux. « L’objectif numéro 1 est de contrer le sentiment d’anonymat qui entraîne un sentiment d’impunité. Toutes les études le montrent, ce sentiment pousse certains à ne plus respecter les limites », avait-il déclaré.

Si le député a fini par se raviser lors de l’examen du projet de loi à l’Assemblée nationale, la question se pose de savoir si nous sommes réellement anonymes sur Internet. 

La difficulté de l’anonymat à l’ère du numérique

Comme certains peuvent s’en douter, ce n’est pas le cas. Il est en effet difficile de ne laisser aucune trace de son passage sur le Web dans la mesure où tout est enregistré. « On laisse énormément de traces, souvent sans s’en rendre compte. Quasiment chaque action que l’on fait laisse une trace étant enregistrée dans ce qu’on appelle le “journal” des différentes machines avec lesquelles on interagit », explique Stéphane Bortzmeyer, ingénieur expert R&D à l’Association française pour le nommage Internet en coopération (Afnic). « Avec le numérique, on est beaucoup plus tracés, surveillés et moins anonymes qu’on ne l’est dans le monde physique, où toute investigation est bien plus compliquée », souligne-t-il.

Ces traces numériques, comme les contenus publiés sur les réseaux sociaux, peuvent être utilisées pour retrouver des individus sur la Toile, ce qu’ont fini par découvrir les cyberharceleurs de personnalités connues comme Bilal Hassani, la chanteuse Hoshi ou encore la journaliste Nadia Daam. Elles ont permis de les retrouver et de les condamner après un dépôt de plainte et des investigations. 

« On peut être anonyme, mais il faut être un vrai professionnel, avoir beaucoup de compétences et y consacrer beaucoup de temps. Il faut aussi ne jamais faire d’erreur ».

Stéphane Bortzmeyer
Ingénieur expert R&D à l’Afnic

Outre nos actions en ligne, nos faits et gestes peuvent aussi être trahis par notre adresse IP. Il s’agit du numéro d’identification de tout appareil se connectant à Internet. En remontant jusqu’au fournisseur d’accès d’un individu, il est possible de retrouver son identité car on « sait, a priori, qui se trouve derrière » cette adresse, indique Stéphane Bortzmeyer. 

Un droit garanti dans la loi française

Bien que nous ne soyons pas réellement anonymes, le droit à l’anonymat est garanti par la loi de 2004 pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN). Elle stipule qu’il n’est pas obligatoire pour « les personnes éditant à titre non professionnel un service de communication au public en ligne », à l’image des blogueurs, de révéler leur identité, à condition d’avoir communiqué les informations nécessaires à leur identification à l’hébergeur. Cette loi impose cependant aux opérateurs et aux hébergeurs de conserver toutes les traces de connexion, données qui peuvent être transmises à la justice à sa demande. Les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter se plient d’ailleurs à ces demandes, pouvant transmettre le nom, l’adresse mail ou encore les messages d’un utilisateur aux forces de l’ordre dans le cadre d’enquêtes.

L’anonymat sur Internet est difficile, mais il n’est pas impossible. « On peut être anonyme, mais il faut être un vrai professionnel, avoir beaucoup de compétences et y consacrer beaucoup de temps. Il faut aussi ne jamais faire d’erreur », explique Stéphane Bortzmeyer. Des outils permettent en effet de préserver son anonymat, mais ils sont complexes à utiliser et loin d’être parfaits. Tel est le cas de Tor, qui reconnaît lui-même que « généralement, il est impossible d’avoir un parfait anonymat », même avec son navigateur.

Se protéger avec un pseudonyme

À défaut d’être anonymes, les internautes peuvent se présenter sous un pseudonyme sur Internet, soit utiliser une identité différente de celle figurant sur leur carte d’identité. Le problème, c’est qu’« avec le pseudonymat, il y a toujours une traçabilité, puisqu’on peut relier les différentes actions d’une même personne alors qu’avec le vrai anonymat, il n’est même pas possible de laisser des traces », déclare Stéphane Bortzmeyer. Autrement dit, le pseudonymat « n’offre évidemment pas le même niveau de sécurité puisqu’il suffit d’une erreur pour que le pseudonyme soit relié à votre identité officielle », prévient l’ingénieur expert R&D à l’Afnic. 

Malgré ses défauts, cette pratique est utile à de nombreuses personnes qui font l’objet de menaces, comme les journalistes, les lanceurs d’alerte ou encore les militants LGBTQIA+. La journaliste Ariane Lavrilleux, collaboratrice du média Disclose, a par exemple récemment été placée en garde à vue pendant près de 40 heures à cause des révélations sur un possible détournement égyptien d’une opération de renseignement française dans le pays fin 2021. « C’est une parfaite illustration du fait qu’il n’y a pas que les mafieux ou les terroristes qui utilisent cette possibilité d’anonymat. C’est avant tout nécessaire quand on veut exprimer des opinions qui sont légales, mais mal vues par certaines personnes, quand on est menacé personnellement », souligne Stéphane Bortzmeyer.

Estimant qu’il ne faut pas mettre fin à l’anonymat en ligne, le spécialiste de l’Internet considère que le projet de Paul Midy est « mal dirigé ». Il reproche aux députés « une fâcheuse tendance à vivre dans un monde où ils font des lois et puis, c’est tout »« La réalité est qu’il y a des lois, des discours à l’Assemblée et après, il y a la pratique sur le terrain et c’est là que ça devient difficile », indique-t-il.

Pour le cyberharcèlement par exemple, il est probable que la plainte d’une personne ordinaire ne soit pas prise ou qu’aucune investigation ne soit menée, contrairement à une personne connue, reproche Stéphane Bortzmeyer. « C’est ça le vrai problème dont devraient se préoccuper les hommes politiques aujourd’hui et pas de rajouter telle ou telle loi qui relève soit de la simple agitation législative, soit d’une volonté de contrôle de l’expression en ligne, ce qui est plutôt inquiétant », juge l’ingénieur expert R&D à l’Afnic. 

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Article rédigé par
Kesso Diallo
Kesso Diallo
Journaliste