Décryptage

Dragon Quest : après un reboot réussi en animation, la licence tente une percée en jeu vidéo

28 septembre 2023
Par Valérie Précigout (Romendil)
Dragon Quest : après un reboot réussi en animation, la licence tente une percée en jeu vidéo
©Toei Animation/Shueisha

Voilà déjà plusieurs années que celui que l’on avait appris à connaître sous le nom de Fly effectue un retour plein de bravoure et de nostalgie sur nos écrans. Après avoir vu sa série animée complètement rebootée, Dragon Quest : l’aventure de Dai s’engouffre dans la brèche des jeux d’action-RPG sur PC et consoles.

Bien avant que la logique du « transmédia » devienne un passage obligé des grandes licences, la série Dragon Quest en était déjà l’une des pionnières. Revenons en France, à l’automne 1994. Profitant de l’engouement de la jeunesse pour les dessins animés venus du Japon, l’émission Club Dorothée programme la diffusion d’une série pleine de fantaisie, d’héroïsme et d’humour.

Avec son bestiaire et ses personnages ressemblant furieusement à ceux de Dragon Ball, l’anime Fly fait un carton sur TF1, puis plus tard sur les chaînes Mangas et AB1. Ce qui plaît surtout aux jeunes téléspectateur·rice·s, c’est cette ambiance de quête médiévale fantastique qui rappelle le concept des jeux de rôle avec ses magiciens, ses moines guerriers et ses héros épris de justice. À ce moment-là, pourtant, on ignore tout de ce qu’est en réalité cette série renommée Fly dans notre pays.

Comment Fly nous a fait aimer Dragon Quest

Le nom original de cet anime japonais est le même que celui du manga dont il est adapté. Dragon Quest: Dai no Daibôken (ou Dragon Quest : la grande aventure de Dai) est en réalité un spin-off de la grande saga de jeux de rôle d’Enix. Mais, en ce temps-là, dans l’Hexagone, seuls quelques passionné·e·s féru·e·s d’imports ont eu la chance de jouer aux premiers volets de Dragon Quest. À vrai dire, lorsque la série Fly est diffusée dans le Club Dorothée, on ne sait même pas qu’elle est issue d’un manga, et d’ailleurs ce terme ne parle pas à grand monde.

©Toei Animation / Shueisha

La version papier traduite en français arrivera en effet seulement plusieurs années après, d’abord par l’intermédiaire des éditions J’ai Lu. Mais la publication souffre des multiples défauts inhérents aux premières éditions de mangas dans notre pays. Il faut dire que nous sommes encore bien loin de l’explosion de l’édition de mangas en France et que le grand public ne fait pas encore nécessairement le lien entre les deux médias.

Mais ce qui fut sans doute le plus douloureux pour les téléspectateurs et téléspectatrices de l’époque, c’est que la première adaptation animée ne couvrait qu’une très courte portion de l’histoire narrée dans les 37 volumes du manga. Il a donc fallu attendre la publication complète de l’œuvre originale par Tonkam pour réaliser à quel point cette série étincelle dans sa catégorie : le récit s’assombrit nettement au fil des tomes et le déroulement narratif se révèle vite totalement imprévisible.

©Sanjo Riku, Inada Koji / Shueisha

Alors, comment expliquer que, malgré tous ces obstacles, Fly ait autant marqué le public des années 1990 ? Peut-être parce que c’est précisément en nous laissant le temps d’imbriquer les pièces du puzzle au fil des années que ce spin-off a réussi à s’imposer comme une série culte à part entière.

Nous ne le savions pas non plus à l’époque, mais certaines musiques utilisées dans l’anime étaient directement reprises de la grande saga de jeux Dragon Quest. Pour qui les a découvertes d’abord par le biais du dessin animé avant de les retrouver dans les RPG de Square Enix, l’impact était mémorable.

Ces trois dernières décennies auront donc été nécessaires pour que l’aura de Dragon Quest : l’aventure de Dai en tant que simple spin-off de Dragon Quest prenne véritablement son sens en Occident. Et si l’éditeur Enix était réticent, dans les années 1990, à localiser ses jeux pour le public européen, leur succès a démontré que nous étions ouverts à la proposition de type RPG (jeux de rôle) sur consoles.

Mais alors pour quelles raisons le public français s’est-il autant pris d’affection pour cette série ? Il y a d’abord le design des monstres et des personnages, qui est logiquement inspiré du coup de crayon d’Akira Toriyama : le créateur de Dragon Ball est aussi le responsable du design de la saga de jeux vidéo Dragon Quest. C’est un constat évident, même si Kôji Inada, le dessinateur du manga Dragon Quest : l’aventure de Dai a réussi à y incorporer aussi son propre style en imaginant des antagonistes réellement marquants.

©Toei Animation / Shueisha

Le scénario signé Riku Sanjô est inédit, mais il s’inscrit tout de même dans la veine directe des grandes fresques du jeu de rôle japonais sur consoles. Le héros y est à la fois candide et valeureux, la quête est placée sous le signe de la persévérance, de l’espoir et de l’amitié, et les affrontements poussent toujours les personnages à dépasser leurs limites. Bien qu’il date de 1989, le manga n’a rien perdu de son efficacité aujourd’hui.

Avec le recul, il y avait comme une injustice à ce que les fans français·es n’aient pas eu la chance de profiter de ce phénomène dans les conditions optimales. On ne peut donc que se réjouir de constater l’intérêt tout particulier que Square Enix a choisi d’accorder à ce spin-off en proposant à la fois une nouvelle édition du manga et en décidant de rebooter entièrement la série animée.

Et cette fois, la France n’est pas oubliée. Grâce aux éditions Delcourt-Tonkam, le manga Dragon Quest: The Adventure of Dai est réédité avec une toute nouvelle traduction. De son côté, Crunchyroll propose de retrouver en VOST les 100 épisodes de la série recréée en 2020 et dont la diffusion s’est terminée fin 2022, couvrant cette fois la totalité de l’histoire.

Mais quid du jeu vidéo officiel qui avait été annoncé de longue date par Square Enix et dont nous espérions une sortie susceptible de coïncider avec la diffusion du dernier épisode de l’anime ? Il a finalement fallu patienter un an de plus pour mettre la main sur ce fameux Infinity Strash: Dragon Quest The Adventure of Dai qui débarque le 28 septembre sur PC, PS5, PS4, Xbox Series et Nintendo Switch. Un événement à ne pas manquer pour savoir dans quelle mesure ce titre parvient à ajouter sa pierre à l’édifice vertigineux de ce spin-off plurimédia.

Infinity Strash : l’hommage vidéoludique à la quête de Dai

Résumée en quelques lignes, l’histoire vécue par Dai et ses compagnons peut paraître clichée. Mais il faut se resituer dans le contexte des années 1990 pour comprendre que ce scénario s’inscrit dans la droite lignée de ces quêtes gentiment épiques qui étaient imaginées alors pour étayer les jeux de rôle sur consoles.

Enix était d’ailleurs l’un des premiers éditeurs à soigner le background de ses jeux, tout le monde ayant en mémoire la grande fresque narrative de Dragon Quest V qui s’étale sur plusieurs générations.

©Square Enix

Le manga Dragon Quest : l’aventure de Dai et donc par extension l’anime et le jeu vidéo Infinity Strash racontent le parcours initiatique d’un jeune héros en devenir. Mais cette histoire prend rapidement le contre-pied de ce que l’on attend d’elle. Dai a grandi sur une île isolée du monde, entouré de monstres qui sont devenus ses amis et sa seule famille.

Il rêve de devenir un héros, car il n’entend pas grand-chose à la magie, mais il n’a jamais suivi de formation digne de ce nom. Pourtant, ses talents innés vont se révéler sous la tutelle du maître Avan, tandis que le Seigneur du Mal revient subitement à la vie.

©Square Enix

Inutile de s’attarder sur les détails, ce scénario plein de rebondissements est largement explicité dans le jeu vidéo. Il regorge en effet de cinématiques, au point que l’on passe presque plus de temps à voir avancer l’histoire qu’à combattre les armées d’Hadlar et des autres généraux. Cette approche rappelle d’ailleurs beaucoup celle de l’adaptation vidéoludique des Chroniques d’Arslan, les séquences en question n’étant pas vraiment animées, mais seulement composées d’images fixes.

La mise en scène étant tout de même réussie, on ne peut pas vraiment se plaindre de cette profusion de cinématiques, qui a le mérite de bien approfondir l’histoire, avec d’innombrables clins d’œil nostalgiques. D’autant que le doublage original japonais de la nouvelle série animée est bien présent.

Le jeu fait d’ailleurs intervenir la notion de souvenirs à travers des microscènes que l’on peut associer aux personnages pour améliorer leurs statistiques. On peut ainsi collecter d’innombrables cartes qui représentent autant de bonus à fournir aux membres de notre équipe pour renforcer leurs capacités. Les points d’expérience et l’équipement sont aussi pris en compte, mais l’aspect jeu de rôle reste assez léger et ne rebutera pas celles et ceux qui recherchent avant tout l’action en temps réel.

©Square Enix

Sur ce point-là, pourtant, le titre trahit les mêmes limites que la plupart des adaptations de licences récentes. Le système de combat se veut très accessible, et donc assez limité, chaque pouvoir devant être rechargé pendant plusieurs secondes avant d’être à nouveau utilisable. Les défis se présentent soit sous la forme de hordes d’ennemis à décimer dans des niveaux très linéaires (avec parfois un brin d’infiltration très optionnelle), soit comme un face-à-face avec un boss.

L’élément le plus original du jeu réside peut-être dans ses sanctuaires, seul endroit où l’on peut améliorer les niveaux de nos compétences avant de partir explorer des labyrinthes générés aléatoirement, où chaque salle représente un nouveau défi à relever. Si chaque nouvelle tentative nous ramène au niveau 1, les butins acquis sont heureusement préservés.

©Square Enix

Le fait de pouvoir prendre le contrôle de n’importe lequel des disciples d’Avan à tout moment est vraiment appréciable, tout comme celui de composer son équipe plus ou moins librement selon les buts que l’on s’est fixés. Dai, Popp, Maam et Hyunckel ont chacun leur propre style de combat bien défini, mais on peut peaufiner leur palette d’actions pour renouveler leurs aptitudes d’une mission à l’autre.

Les coups de grâce sont fidèles aux techniques vues dans la série animée et chaque héros dispose d’un talent spécial qui permet d’accroître temporairement ses capacités ou de recharger le pistolet magique, dans le cas de Maam.

©Square Enix

Seuls quatre personnages sont jouables, mais de nouvelles classes sont proposées à certains moments bien précis, conformément au déroulement de l’histoire originale. Extrêmement fidèle au matériau de base, le jeu Infinity Strash souffre d’une réalisation technique limitée, trahie par des environnements peu détaillés et des animations peu nombreuses.

On s’étonne surtout de constater le peu de place accordé à l’action, alors que la narration prédomine largement en nous faisant revivre (dans le détail, mais de manière passive) la quasi-intégralité de la première moitié de la série. Mais si le titre ne couvre que l’arc de la forteresse de Rochedémon jusqu’à l’épisode 41 de l’anime de 2020, il se rattrape un peu en proposant des challenges supplémentaires une fois l’aventure terminée.

À lire aussi

Article rédigé par