Critique

Le Sommet des dieux, une ascension introspective et universelle

17 octobre 2021
Par Tom Demars
<i>Le Sommet des dieux</i>, une ascension introspective et universelle
©Wild Bunch

En salles depuis le 22 septembre, le film de Patrick Imbert nous entraîne dans un voyage palpitant aux côtés de Fukamachi, un reporter parti à la recherche d’un alpiniste disparu, Habu Jôji.

Adapter un manga de Jirô Taniguchi au cinéma relève du défi. L’auteur a en effet développé un style particulièrement difficile à manipuler, entre dynamisme cinématographique du manga et pudeur propre à la bande dessinée franco-belge. Adapter spécifiquement Le Sommet des dieux ajoute un degré de difficulté à l’entreprise, tant le récit originel se veut dense. Le long-métrage réalisé par Patrick Imbert – avec Jean-Charles Ostorero et Magali Pouzol au scénario – y arrive pourtant avec brio. Il n’adapte pas simplement le matériau d’origine, mais le réinterprète à sa manière pour en faire un grand film.

Le film d’animation a fait sensation lors de sa présentation au Festival de Cannes.©Wild Bunch

Une introspection vertigineuse

Vingt-sept ans après la publication du roman de Baku Yumemakura, la manière dont ce récit excède ses propres limites pour approcher une sagesse universelle permet à cette œuvre de rester aussi pertinente qu’à ses premiers jours. « Le sommet n’est qu’une étape » : le film parvient à illustrer son adage de manière touchante et sincère. La quête de l’appareil photo de George Mallory et de Sandy Irvine – les deux hommes qui ont tenté, les premiers, en 1924, de gravir l’Everest – en est le meilleur exemple. De ce drame va naître de nouvelles obsessions qui vont pousser les nouvelles générations vers le toit du monde. Si l’ombre des alpinistes anglais plane constamment sur le récit, Le Sommet des dieux déploie toute sa grandeur en nous plongeant dans les tourments de ses personnages, du taciturne Habu à l’obstiné Fukamachi. L’enquête n’est qu’un écho du passé que le réalisateur délaisse rapidement pour délivrer son vrai message.

Le destin croisé des protagonistes symbolise une obsession aussi irrationnelle que terriblement humaine – une obsession que George Mallory, Habu et Fukamachi partagent. Passé et présent s’enchevêtrent autour de cette idée fixe dans Le Sommet des dieux. Tandis que l’enquête de Fukamachi avance, l’action est ainsi entrecoupée des souvenirs d’Habu. On en apprend plus sur ce qui l’a poussé à se marginaliser depuis tant d’années, mais aussi sur sa détermination à continuer de grimper, malgré les drames et les blessures. Le film retranscrit superbement son évolution.

Entre émerveillement et désillusion

Le long-métrage met à profit le potentiel symbolique de ses scènes pour faire avancer son intrigue, et se rend ainsi capable d’aborder plusieurs thèmes. L’action se déroule constamment en altitude – même en milieu urbain – et cela semble permettre aux personnages de prendre, littéralement, de la hauteur. Tandis qu’il fait son jogging sur les hauteurs de Tokyo, Fukamachi se remet en question en observant l’horizon. Alors que Habu souhaite lui parler, un ancien camarade du club d’alpinisme le dévisage du haut de son bureau. La ville de Tokyo, comme le mont Everest, permet de mettre en scène les relations entre les personnages, de les représenter en pleine ascension sociale ou humaine.

Figure matricielle de notre imaginaire, la montagne symbolise le défi et l’inconnu – peu étonnant qu’elle se révèle si fertile à la création artistique. Chaque plan de Patrick Imbert est l’occasion de nous immerger dans des tableaux tantôt grandioses, tantôt effrayants. Qu’elle soit en toile de fond comme au premier plan, qu’elle soit paisible au lever du soleil comme menaçante en pleine tempête, la montagne, inatteignable, immuable, bouleverse nos représentations. Plus qu’un simple décor, elle devient, dans Le Sommet des dieux, un véritable moteur pour les personnages comme pour le récit. Baku Yumemakura avait, à l’origine, « juste envie d’écrire une histoire de montagne » : on est bien au-delà.

Article rédigé par
Tom Demars
Tom Demars
Journaliste
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