Décryptage

Coup de chaud cet été : initiation à la littérature érotique

04 août 2023
Par Léonard Desbrières
Photo du tournage de l’adaptation du livre “Histoire d’O” de Pauline Reage par Just Jaeckin.
Photo du tournage de l’adaptation du livre “Histoire d’O” de Pauline Reage par Just Jaeckin. ©Jeanloup Sief

Sea, sex and sun… and read ? À l’occasion des vacances estivales, retour sur le phénomène de la littérature érotique, un genre en perpétuelle évolution.

Qu’il est loin le temps où les livres des éditions Harlequin étaient lus honteusement, à l’abri des regards ! Le roman érotique s’affiche désormais fièrement sur les plages dès les premières lueurs de l’été. Cette veine romanesque est même devenue, sous l’impulsion de la New Romance, le genre à la mode qui truste les meilleures ventes, surtout au moment du départ en vacances.

Mais le roman érotique a des contours troubles et rassemble plusieurs genres qui allient avec des dosages différents les mêmes savoureux ingrédients. À chaque fois, cette alliance pimentée d’amour, de passion et de sexualité. Et des curseurs qui jouent avec les degrés, qui font monter la température. De l’érotisme antique à la romance chahutée en passant par le sadisme effronté : décryptage d’une littérature muy caliente.

Fantasmes antiques

L’érotisme s’invite à la fête dès les premières heures de la littérature. Dans un monde antique où les corps s’exposent, s’entremêlent, où la chair est un appel au désir et au plaisir, philosophes et écrivains laissent aller leurs fantasmes sur la page. Au VIIe siècle avant J.C, la poétesse grecque Sappho se rend célèbre avec ses poèmes, des incantations qui appellent à l’exultation.

Elle chante surtout les louanges de la passion entre femmes. Une ode à l’homosexualité féminine qui explique aujourd’hui l’utilisation dans le langage courant de l’adjectif « saphique ». Un peu plus tard, au Ve siècle avant J.C, le dramaturge Aristophane se frotte à l’exercice avec la pièce Lysistrata, une comédie en un acte qui raconte l’émancipation des femmes par le sexe. Même le philosophe Platon s’essaye à l’érotisme dans Le Banquet.

Influencés par Épicure et ses disciples, les poètes de la Rome antique vont également faire de la passion et du plaisir un élément central de leurs œuvres. Ovide notamment écrira beaucoup sur le sujet dans Les Amours, L’Art d’aimer et Remèdes à l’amour. Dans De la nature des choses, Lucrèce condamne la passion amoureuse, mais célèbre le plaisir des corps jouissants.

Avec Satyricon, l’un des premiers romans de l’histoire de la littérature mondiale, Pétrone fait le récit sulfureux d’une Rome qui s’enfonce dans la décadence et se vautre dans la débauche sexuelle et morale. Un livre fou, adapté au cinéma par Fellini dans un film encore plus dérangeant.

Bande-annonce de Satyricon de Fellini.

Toutes ces œuvres antiques faisant l’apologie du désir et du plaisir des corps, ces célébrations poétiques de l’érotisme n’ont jamais à l’époque suscité la moindre polémique ou vindicte populaire. Ce n’est qu’avec l’apparition du christianisme que l’érotisme devient l’œuvre du diable, un appel à l’immoralité.

De la censure à l’âge des passions

Le Moyen-Âge et la ferveur catholique qui y règne réduisent la littérature érotique au silence. Partout, elle est condamnée et ses auteurs sont menacés de mort. À la place, on assiste au règne sans partage du roman courtois, ce genre symbolisé par Chrétien de Troyes, qui fait le récit d’exploits chevaleresques et de nobles histoires d’amour. Il faut attendre la Renaissance et quelques trublions qui le paieront cher – comme François Villon ou Rabelais – pour que s’écrive à nouveau le péché de chair. Au siècle suivant, Molière effleure le sujet avec Dom Juan, mais sa proximité avec la cour le condamne à de bien maigres allusions.

Couverture d’Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice. ©La Musardine

1655 est une date clé dans l’histoire de la littérature érotique, puisqu’elle signe l’avènement du roman libertin. Publié anonymement, L’École des filles, roman d’apprentissage dans lequel deux cousines discutent ouvertement de sexualité, secoue le milieu intellectuel parisien et s’attire les foudres du pouvoir royal. Ce livre aura un impact déterminant sur tout un courant littéraire proche des Lumières qui mêlera, tout au long du XVIIIe siècle, érotisme et anticléricalisme, comme un pied de nez à la royauté.

On peut citer par exemple Denis Diderot avec Les Bijoux indiscrets (1742), Choderlos de Laclos avec Les Liaisons dangereuses (1782), ou encore Restif de la Bretonne ; mais la plus puissante incarnation de cette provocation n’est autre que Le Marquis de Sade. Frappé d’anathème, jeté en prison, interné à l’asile de Charenton où il mourra, l’auteur des Cent Vingt Journées de Sodome (1785), de La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu (1799) ou Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice (1800) a sacrifié sa vie pour une littérature de l’outrage et de l’outrance où l’érotisme devient pornographie, où le fantasme devient vice et perversion.

Sous la plume de ces auteurs, l’érotisme n’est pas qu’une réalisation de fantasmes inassouvis, c’est une arme de contestation philosophique, littéraire et artistique. L’homme ne vit plus pour Dieu ou pour un roi, il vit pour lui, il doit chercher à satisfaire ses désirs inassouvis.

Érotisme partout, morale nulle part

L’âge d’or du roman au XIXe siècle coïncide avec l’irruption massive du désir, des passions et du sexe. Balzac, Flaubert, Théophile Gautier, Maupassant, Émile Zola, Stendhal : toutes les plus grandes plumes masculines distillent dans leurs œuvres un doux parfum d’érotisme, mais sans jamais atteindre la fougue libertine et le goût de l’outrage de leurs prédécesseurs.

L’érotisme prend la forme de la passion amoureuse, du désir interdit, d’une séduction vénéneuse souvent menée par les femmes pour faire tomber les hommes. Ce n’est plus le plaisir de la chair qui compte, mais comment le fantasme vous conduit à l’irrationnel, vous fait devenir un autre. Moins connu, mais tout aussi brillant que ses pairs, Barbey D’Aurevilly avec Les Diaboliques offre en 1874 un chef-d’œuvre de littérature érotique.

Couverture du livre Les Diaboliques. ©Le Livre de Poche

Les poètes de la fin du siècle poussent, eux, le curseur un peu plus loin. Baudelaire avec Les Fleurs du mal choque l’opinion, comme Verlaine dans certains Sonnets, Mallarmé dans L’Après-midi d’un faune, ou encore comme Guillaume Apollinaire quelques années plus tard avec Les Onze Mille Verges. L’érotisme ne devient plus une forme de littérature, il fait partie intégrante de la littérature, du roman et de la poésie.

L’irruption de la guerre et des drames qui bouleversent le XXe vont pourtant peu à peu effacer l’érotisme des tablettes. L’heure n’est plus à la légèreté mais à la désolation, au fatalisme. Thanatos l’a emporté sur Eros. Pendant 50 ans, la littérature se pare de tragédie et seuls quelques surréalistes dans la folie de l’entre-deux guerres comme André Breton avec Nadja (1928), ou des auteurs comme André Gide, Paul Léautaud ou Georges Bataille se piquent d’érotisme.

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L’érotisme ne surgit qu’accompagné d’un vent de liberté alors que la Libération et les Trente glorieuses signent son grand retour. Un retour sulfureux. Boris Vian choisit un érotisme malsain dans J’irai cracher sur vos tombes (1946) tout comme Nabokov avec Lolita, dix ans plus tard. Pauline Reage secoue le milieu littéraire avec Histoire d’O (1954) et se place en héritière d’Anaïs Nin. Violette Leduc enfin se fait la voix d’un érotisme féministe avec La Bâtarde (1964).

New Romance et nouvel âge d’or de l’érotisme

Romance de gare, Harlequin kitsch, soap risible… Pendant près de 50 ans, la littérature érotique est tombée dans l’oubli. Mais, comme toujours, elle a su renaître de ses cendres et évoluer avec la société.

Son nouvel acte de naissance : 2011 et le phénomène planétaire 50 nuances de Grey. D’abord autoédité sur le site internet de l’autrice, en 2011, puis sur la plateforme The Writers’ Coffee Shop, le roman d’E.L James et ses multiples suites sont devenues en l’espace de quelques mois un des plus grands succès de librairie de ces dernières années, avec près de 100 millions d’exemplaires vendus dans le monde et même une série de blockbusters torrides au cinéma.

L’histoire est d’une simplicité déconcertante : une jeune journaliste ingénue interview un riche businessman séduisant et tombe sous son charme. Il lui ouvre alors les portes du plaisir et de la perversion. Mais son efficacité est redoutable. Les lectrices du monde entier s’arrachent cette trilogie érotique et sulfureuse qui fait entrer l’érotisme dans une nouvelle ère, une nouvelle mutation du genre, plus jeune, plus crue, plus engagée, plus connectée : la New Romance.

Cette success-story en a entraîné bien d’autres depuis. En 2013, l’Américaine Anna Todd a tout raflé avec After. Publiée d’abord sur Internet, la passion sulfureuse entre Tessa, l’étudiante réservée, et Hardin Scott, le bad boy tatoué, enflamme la toile et provoque un raz de marée de likes et de commentaires. Un buzz numérique sans précédent – le texte est téléchargé plus d’un milliard de fois et lui offre un succès immédiat en librairie ainsi qu’une adaptation au cinéma.

La New Romance balaie tout sur son passage et on ne compte plus aujourd’hui les grandes prêtresses du genre comme Colleen Hoover avec la série Jamais plus jamais, Scott St. Clair avec la saga Hadès et Perséphone, ou encore Christina Lauren avec Beautiful Bastard. L’avènement de cette littérature décomplexée de la passion et du désir a également eu comme conséquence la normalisation d’un érotisme plus cru. En France, par exemple, des maisons d’édition spécialisées, comme La Musardine, se battent pour faire de cette littérature non plus une perversion cachée, mais un plaisir assumé. Passez un bel été enflammé.

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