Entretien

Sexe, ménopause et politique : on a papoté avec l’artiste electro-punk Peaches

16 février 2026
Par Catherine Rochon
Sexe, ménopause et politique : on a papoté avec l'artiste electro-punk Peaches
©Kill Rock Stars

Elle a bousculé le punk électronique, fait trembler les charts avec son iconique « Fuck the Pain Away ». Aujourd’hui, Peaches revient après dix ans de silence, plus féroce que jamais. Son nouvel album « No Lube So Rude » – disponible ce 20 février 2026 – délivre une décharge sonore libératrice, à la fois dance, electro-pop et toujours radicalement provoc. Interview.

Avec son nouvel album No Lube So Rude, l’artiste canadienne Merrill Nisker, alias Peaches, brise une décennie de silence discographique – et de nouveaux tabous. Son retour fracassant tombe à point nommé, dans un contexte politique particulièrement nauséabond. De la défense des droits reproductifs aux tacles contre les technocrates de la Silicon Valley, la musicienne explore l’identité et le désir sur fond de synthés incisifs et d’énergie abrasive. 

À 59 ans, Peaches assume pleinement son statut d’icône queer ménopausée, envoyant valser l’âgisme, les normes de genre et de beauté. Et ça fait un bien fou. 

Alors qu’elle s’apprête à entamer une tournée mondiale (qui passera par un Elysée Montmartre sold out), la chanteuse féministe nous confie sa vision d’une résistance qui passe par le corps, les fluides et bien sûr cette liberté qu’elle brandit comme un étendard.

Comment te définirais-tu pour les personnes qui ne te connaîtraient pas encore ? 

Je suis musicienne, performeuse, créatrice sous toutes ses formes, et je ne fais pas de l’art pour l’art… Je crée parce que j’ai des questions auxquelles je veux répondre. Je m’intéresse aux droits humains, mais aussi aux droits liés au corps de chacun·e.

Le titre de l’album, No Lube So Rude (« Sans lubrifiant, c’est vraiment impoli »), sonne presque comme une déclaration de guerre. 

Pour moi, le titre est au contraire un peu coquin, une invitation à se rapprocher, à mieux s’écouter et à s’entendre. À un niveau métaphorique, il agit comme un lubrifiant : il facilite les interactions, que ce soit dans le sexe ou dans nos relations humaines. Il rappelle que comprendre l’autre et soi-même demande fluidité, patience et attention.

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Cet album est-il un manifeste ?

Oui, dans le sens où ma carrière a toujours posé des questions sur le corps, le désir et la liberté individuelle. Depuis 25 ans, je questionne la sexualité, le genre et la manière dont les femmes peuvent disposer de leur corps. 

Mon premier album, Teaches of Peaches, se distinguait par sa musique brute et par des paroles très directes. À 33 ans, j’avais pris conscience de ma sexualité, et beaucoup de gens se sont reconnus dans cela, surtout des femmes ainsi qu’une grande partie de la communauté queer.

Aujourd’hui, en post-ménopause, je continue ces explorations, en affirmant que le désir et le plaisir n’ont pas d’âge. Je mets en avant ce qui était tabou : montrer que des seins tombants peuvent être sexy, que c’est incroyable d’avoir 60 ans et de rester désirante, et que le corps est toujours vivant et plein de pouvoir.

Justement, pourquoi le corps et le désir sont-ils autant au cœur de ton travail artistique, de tes paroles  ? 

Parce que le corps est tout ce que nous avons. Les systèmes hiérarchiques, religieux ou politiques cherchent constamment à le contrôler et à imposer des normes. Mon rôle est d’encourager les gens à garder le pouvoir sur leur propre corps et sur leurs choix, de revendiquer leur autonomie, et de leur montrer qu’elles et ils n’ont pas à avoir peur d’explorer, de désirer ou de s’affirmer.

Ces combats sont-ils devenus encore plus urgents aujourd’hui ?

Oui. Les droits queer et trans, la liberté corporelle… Ce qui est qualifié de « politique » devrait être essentiel et évident pour tous. Quand l’expression de soi et la défense de son corps sont vues comme politiques, c’est en réalité la société qui impose ses propres règles patriarcales et conservatrices. Être libre dans son corps devrait être naturel et universel.

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Le contexte politique actuel te fait-il peur ?

Oui, et avant tout le contexte politique, social et économique actuel, surtout en Amérique du Nord, qui résonne dans le monde entier. Ce que je crée peut sembler absurde à certains, mais il reflète la réalité. Ce qu’il se passe aux États-Unis me terrifie. Le monde est dangereux, mais c’est précisément pour cela qu’il est vital de s’impliquer et de faire entendre sa voix.

Nous avons accès à l’information à tout moment et ne pouvons plus ignorer ce qui se passe autour de nous. J’ai injecté de l’humour et de l’absurdité dans mon album pour rendre cette réalité plus accessible, pour provoquer la réflexion tout en divertissant.
 

Peaches Press Shot- Fuck Your Face (single) - Photo Credit_ The Squirt Deluxe

Tu es devenue une figure de référence féministe et queer. Tu es même étudiée dans certaines universités.

C’est gratifiant d’être comprise et considérée comme pertinente, d’avoir un point de vue assez fort pour susciter le dialogue et les discussions. Cela me rend heureuse de voir que mon travail peut toucher et inspirer les autres.

Si #MeToo a mis en lumière des situations longtemps ignorées, tout n’est pas encore réglé. Beaucoup de gros dossiers restent encore dans l’ombre, comme le montrent les fichiers Epstein. Voir des victoires, comme celle de Gisèle Pélicot en France, est un pas énorme et inspirant.

Tu habites à Berlin. Cette ville influence-t-elle ta musique ?

Je vis un peu en bulle, mais l’électronique est omniprésente ici. Le punk, la performance, l’humour et l’extravagance restent mes moteurs. Je travaille également avec le créateur français Charlie Le Mindu, qui s’occupe de mes costumes et de la direction visuelle de la scène.

Quel·les artistes t’inspirent particulièrement ces temps-ci ?

La chorégraphe Florentina Holzinger pour sa radicalité et ses performances extrêmes avec des artistes féminines. Et la nouvelle génération, que ce soit la rappeuse Doja Cat qui explore la créativité sans limites ou la chanteuse Sofia Isella, dont la voix douce contraste avec son audace face au patriarcat. Je compte découvrir le dernier album de Geese, Getting Killed.

À quoi ressemblera la nouvelle tournée ?

Elle restera provocatrice et surprenante. Le thème est le corps dans toutes ses formes, y compris celles que l’on cache habituellement, comme le prolapsus (descente d’un ou plusieurs organes du pelvis – ndlr). Ce sera une exploration de toutes les couches, des couleurs et des formes du corps, toujours avec humour et poésie.

Article rédigé par
Catherine Rochon
Catherine Rochon
Responsable éditoriale
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