C’est dans un café parisien que Pierre Lapointe nous a donné rendez-vous. Alors qu’une nouvelle édition de son album « Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé », nous avons parlé avec le Québécois de cet album, de ses rencontres artistiques, de réseaux sociaux et d’inspirations.
Vingt-deux ans après son premier album, Pierre Lapointe avance toujours à contre-courant. Le chanteur québécois revendique une œuvre hors des tendances, nourrie par le doute, l’humour et une curiosité insatiable pour les autres formes d’art.
À l’occasion de la ressortie augmentée – trois nouveaux titres – de Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, il se livre dans un entretien fleuve, lucide et généreux, où il est question de succès, de création, de collaborations improbables, de refuge émotionnel… et de ce que signifie, aujourd’hui, faire des chansons qui durent.
Pierre, vous avez plus de 20 ans de carrière…
Je sais, je ne fais pas mon âge (rires).
Votre premier album est sorti en 2004. Qu’est-ce que le garçon photographié sur la pochette penserait de l’artiste que vous êtes devenu, 22 ans plus tard ?
Je serais fier et heureux de ce que j’ai fait, mais je ne comprendrais rien. Je regarderais les ventes de mes disques et serais extrêmement déçu. Je lui dirais : « Ça ne marche pas, ton truc ! » Je pense que j’aurais du mal à comprendre à quel point l’industrie du disque a changé. Aujourd’hui, le succès ne correspond plus du tout à ma conception du succès de l’époque.
Mais quand je verrais mes clips, mes pochettes, mes photographies et mes vêtements, je serais hyper heureux. J’hallucinerais. Ça donnerait lieu à une très grande incompréhension chez le « moi » jeune.
Vous ressortez une version digitale augmentée de Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé. Certains morceaux avaient été initialement écrits pour d’autres. Qu’est-ce qui explique ce revirement ?
Je n’ai jamais nommé les personnes pour qui j’avais écrit ces chansons pour ne pas les mettre mal à l’aise. Par exemple, Difficile de ne pas perdre pied avait été refusée par un ami qui n’était pas dans le mood de la chanson à l’époque. Quand est venu le moment de la promotion, je lui ai demandé si je pouvais en parler. Il m’a dit : « Il faut que tu t’arranges pour que je ne passe pas pour un con…«
Certains morceaux ont été repris par d’autres après, ce qui m’amuse. Une chanson n’est jamais morte : elle peut changer de forme, revivre et se réinventer, comme les chansons des années 60 remixées dans les années 80 et réadaptées dans les années 2000 et 2020. C’est très écolo. Ça ne pollue pas, ça ne se périme pas !
Vous qualifiez ces chansons de « démodées ». Ce terme n’est-il pas un peu négatif ?
C’est un terme péjoratif, mais c’est mon humour. C’est ma vocation de publicitaire raté qui se défoule sur mes propres projets. Si on regarde à proprement parler les termes « mode » et « démodé », je suis démodé dans le sens où ce qui est à la mode, c’est la musique urbaine, l’electro, la K-pop… Les codes que j’utilise, ce sont ceux qui sont à la base de toute l’expression chansonnière. J’utilise « démodé » pour faire réagir, pour provoquer la conversation.
Je n’ai jamais vraiment été à la mode. Mes succès en France sont probablement liés à l’image que j’offre, tandis que mon succès au Québec est presque accidentel, lié à mon langage un peu d’une autre époque et ma poésie, peu courants dans la pop actuelle.
Ce qui est drôle, c’est qu’en France, il y a une aura autour des stars. Quelqu’un qui est devenu incontournable dans son pays, c’est quelque chose de très attirant pour les Français. C’est une forme de carte de visite magique. Chez nous, au Québec, il n’y a pas ce décorum-là, à part peut-être pour Céline (Dion). Les artistes sont très accessibles. Il n’y a pas de star-system, et pas beaucoup d’argent.
Vous avez écrit pour d’autres artistes comme Calogero, Bruel et Amanda Lear. Comment se sont passées ces collaborations ?
Ce sont eux qui m’ont approché. Bruel via son frère David-François Moreau, avec qui j’avais travaillé sur La science du cœur. Calogero avait vu mon show symphonique La Forêt des mal-aimés aux Francofolies et m’a demandé une chanson.
Lorsque l’album est paru l’année dernière, Amanda Lear a lu de nombreux articles à son sujet, entendu parler de moi de nombreuses fois dans la même semaine. Elle m’a alors envoyé un texto. J’étais dans un taxi, surpris. Son message disait : « Écrivez-moi une chanson ». Alors on s’est vus et j’ai écrit pour son album Looking Back. C’est le genre de personne que tu rencontres au Café de Flore et qui te raconte des histoires improbables. Je me sens très privilégié d’avoir des échanges de textos étranges avec elle (rires).
Et vos duos avec Clara Luciani, Mika ou Voyou ?
Avec Mika, c’était un trio de composition qui a abouti à un duo. Pour Mika, j’ai écrit la chanson avec deux Français : le guitariste de Clara Luciani, Benajamin Porraz et Alma Forrer. J’étais en train de faire l’album de Noël, Chansons hivernales. On s’est mis à écrire à trois, puis on s’est dit que ça ferait un bon duo. On a commencé à chercher des gens et on a fini par avoir Mika. Il était hyper cool et vraiment content.
Avec Clara, l’amitié a été immédiate. C’est une chanson écrite à 50/50, paroles et musique. On écrivait chacun de notre côté, puis on assemblait tout dans son appartement. Un jour, je repartais à 14 heures : je suis arrivé chez elle à 8 heures et on a terminé la chanson avant mon départ.
Quand elle est venue à Montréal, on l’a enregistrée. Étrangement, c’est moi qui chante dans les aigus et elle dans le grave. C’est très compliqué à chanter en live. Il faut une vraie dextérité – qu’on a tous les deux.
J’ai appris par un ami commun que Françoise Hardy était tombée sur la chanson et avait dit que c’était l’une des plus belles qu’elle avait entendues ces dernières années. Ça me rend très heureux, très fier.
Pour Voyou, c’est un peu la même chose. Il a assuré certaines de mes premières parties. On s’est retrouvés avec des amis, on s’est dit que ce serait bien de faire une chanson ensemble. On est entrés dans son studio, et ça s’est fait très vite.
Je l’ai retravaillée ensuite chez moi, parce que je sentais qu’on allait s’éparpiller. Je lui ai envoyé, il a trouvé ça cool. On ne l’a enregistrée que deux ans plus tard. Ce qui est drôle, c’est qu’on partage une fascination pour la musique brésilienne depuis longtemps. C’est cette rythmique, ce phrasé qui est ressorti, sans qu’on l’ait vraiment calculé.
Vous collaborez régulièrement avec des artistes issus des arts plastiques et du design. Qu’est-ce que ces croisements artistiques apportent à votre musique ?
Je me sens hyper privilégié parce que, pendant que je travaille avec ces gens-là, je les vois exercer. J’ai une petite collection d’œuvres d’art et je demande souvent aux artistes d’aller visiter leurs ateliers. Ce sont souvent des amis. Et puis on fait le même métier : on reste des artisans, peu importe le médium.
Ça m’a énormément enrichi de travailler avec des artistes, comme David Altmejd, un sculpteur canadien, et de voir comment il aborde son œuvre. Parfois, il travaille avec les yeux fermés ! Il y a quelque chose de mystique dans son travail.
Et voir comment Jean-Michel Othoniel organise sa pensée, comment il injecte de la poésie dans des sculptures qui paraissent être de très beaux bijoux… Il y a une réelle poésie derrière.
Quand j’entends Sophie Calle, en sortant d’une de ses expositions, parler de ses œuvres et raconter des choses hyper drôles…
Pour être intéressant, il faut s’entourer de gens intéressants. Des personnalités fortes, qui regardent le monde un peu de biais, qui transforment un truc banal en quelque chose d’extraordinaire, déplacent juste un petit grain de poussière. Ça m’a aidé à assumer plein de choses par rapport à la création.
Matali Crasset est une des femmes les plus intelligentes que j’aie croisées dans ma vie. Elle a une façon d’organiser sa pensée qui me fascine. Et en même temps, lorsqu’on est à table, elle rit comme un enfant de cinq ans en train de jouer. Je trouve ça extraordinaire de connaître quelqu’un d’une telle intelligence, et qui a cette capacité d’être restée enfant. Aux deux extrêmes, mais pas en même temps.
Même si la musique fait partie depuis longtemps de votre vie, vous vous êtes tourné un moment vers le théâtre et le métier d’acteur. Vous a-t-on déjà proposé des rôles ? Est-ce que cela vous plairait ?
Au cinéma, ça m’est arrivé. Une fois, j’ai dit non. A ce moment-là, je ne pouvais pas. C’était un film avec Jane Birkin réalisée par Benoît Pétré (Thelma, Louise et Chantal). La liste des acteurs était incroyable. Mais je pense que je n’aurais pas tenu physiquement et psychologiquement. J’étais très fatigué à cette époque-là.
L’autre proposition, c’était un film québécois. J’avais passé une audition, mais je n’étais pas préparé.
Il y a peut-être quelque chose qui se prépare au théâtre… J’ai d’ailleurs l’impression que ce serait plus naturel que quelque chose se fasse au théâtre plutôt qu’au cinéma. Comme je n’ai pas de formation d’acteur, les gens n’ont pas forcément envie de travailler avec moi, parce que je ne serais pas capable, comme les acteurs, de proposer des choses…
Je suis apparu dans une web-série réalisée par Stéphane Lafleur, le chanteur du groupe Avec pas d’casque, Chef d’orchestre. C’est un être brillant. C’est lui qui a monté les films de Xavier Dolan. J’y joue mon propre personnage, évidemment : je suis chiant, j’ai un caractère de merde, je suis un être un peu névrosé qui pète les plombs pour rien. Alors que c’est tout le contraire de ce que je suis !
Vous vous adonnez aussi au dessin. Avez-vous eu envie de les présenter au public ?
Je ne sais pas quoi en penser. Je suis en questionnement. J’ai à la fois une envie folle, mais je n’arrive pas à mettre des mots sur ce blocage. Tant que je n’arriverai pas à mettre des mots, je n’irai pas.
Et utiliser un dessin pour l’une de vos pochettes ?
Même ça, je n’y arrive pas. Peut-être que j’ai trop d’amis dans le milieu de l’art, que j’ai vu trop d’expos. J’ai peut-être trop de connaissances en art et je deviens sans doute trop critique envers moi-même. C’est dommage, parce que je sens que je fais des choses possiblement intéressantes…
Qu’est-ce que vous avez envie que l’on retienne de ces 13 chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé ?
J’espère que des gens vont vraiment associer des moments de leur vie à ces chansons-là. Que, dans dix ou quinze ans, ils aient envie de revenir vers certains titres — peut-être pas tout l’album — mais que, en les écoutant, cela devienne des chansons « refuge ». J’ai beaucoup de chansons refuge. Je crois qu’on devient mélomane, fan de certains artistes, grâce à ça. Barbara a fait des chansons refuge, Björk aussi. J’aimerais qu’ils se sentent mieux avec ces chansons.
Des coups de cœur à partager ?
Lou-Adriane Cassidy, qui a tout raflé. Elle a sorti deux albums l’année dernière. C’est une très bonne autrice-compositrice-interprète. Sur scène, c’est très fort. J’adore aussi Ariane Roy.
La nouvelle chanson québécoise passe beaucoup par les femmes. Elles ont étudié ensemble, ne se sont jamais lâchées. Elles ont commencé leur carrière solo au même moment. Je trouve ça bien, car ce sont des femmes qui ont de la gueule.
C’est de la musique très savante, dans la construction des accords, les choix mélodiques et les arrangements. Ce ne sont pas juste des chanteuses : elles sont impliquées partout. Ça m’apaise de voir des gens comme ça, comme ça m’a apaisé de voir Hubert Lenoir ou Safia Nolin.
En 20 ans, vous avez vu les réseaux sociaux prendre une place de plus en plus importante, avec les bons et les mauvais côtés. Qu’en pensez-vous ?
Moi, ça va. Les gens viennent un peu comme sur un babillard pour exprimer leurs joies ou, parfois, leurs déceptions. Mais dès qu’il y a un commentaire consciemment méchant, je le bloque.
À l’époque de Twitter, il s’est passé quelque chose au Québec. Des gens m’ont utilisé pour propager des discours de haine. Un jour, il était six heures, et, dans mon lit, j’ai supprimé mon compte sans rien dire à mon équipe. J’ai reçu un message me disant que j’avais quinze jours pour le réactiver. Je ne l’ai jamais fait.
Je n’entretiens pas vraiment de discussions avec les gens et je ne réponds pas forcément aux messages. J’ai réussi à trouver, depuis un an et demi, un ton, une forme de communication avec eux, à travers mes petites vidéos. Les gens se sont sentis interpellés, tout en gardant une certaine distance.
Quand je vais sur les réseaux sociaux, je ne parle que des choses que je trouve belles, des gens que j’aime. J’ai une culture assez large et des avis tranchés. Ça m’a permis d’instaurer cette relation avec le public.
Je n’ai jamais vraiment signé d’autographes à la fin de mes spectacles… En revanche, quand j’ai le temps, je vais me changer et je reviens dans la salle pour discuter avec eux pendant trente à quarante minutes. On est au même endroit, on discute de choses souvent très brillantes. J’ai été épargné par la rage.