Entretien

Flore Benguigui sur son retour avec un album de jazz : “C’est la première fois que mon projet musical est totalement aligné avec mes combats”

12 mars 2026
Par Pauline Weiss
Flore Benguigui présente “i-330”, son album de jazz.
Flore Benguigui présente “i-330”, son album de jazz. ©Emma Birski

Un an et demi après son départ du groupe L’Impératrice, Flore Benguigui sort, ce 13 mars, un album de jazz, accompagnée de son nouveau groupe, The Sensible Notes. Passion pour le jazz, nouvelle liberté, sororité… L’artiste nous explique comment ce nouveau projet l’a aidée à se retrouver.

Comment avez-vous découvert le jazz ?

Mes parents en écoutaient pas mal, mais je ne m’en rendais pas vraiment compte. La vraie découverte a eu lieu vers mes 15 ans, quand j’ai entendu Chet Baker pour la première fois. Ça m’a énormément marquée. À ce moment-là, je ne chantais pas, je faisais des reprises pop dans les rues d’Avignon. J’ai rencontré Pierre-François Maurin, un contrebassiste de jazz qui m’a proposé de jouer avec lui, puis un pianiste, Charles. Ensemble, ils ont proposé de m’apprendre cette musique. Je ne connaissais rien au jazz, je n’avais pas de bagage théorique. Je l’ai finalement découvert en chantant, en faisant des concerts avec des musiciens. J’ai fini par devenir passionnée.

Hormis Chet Baker, quels étaient vos artistes de référence ?

J’étais une immense fan de Nat King Cole. J’avais 16 ans, mais, dans ma tête, j’en avais plutôt 87 ! J’étais très en phase avec une autre époque… Évidemment, ça me mettait un peu en décalage avec les gens de mon âge, mais je ne le regrette pas du tout.

Finalement, ce genre musical, que vous retrouvez aujourd’hui, vous a-t-il donné envie de faire de la musique votre métier ?

À l’époque, je ne me projetais pas comme musicienne professionnelle. Je faisais des études de cinéma et voulais travailler dans le milieu du documentaire. Mais j’aimais énormément le jazz et j’avais envie de mieux le comprendre. Vers 20 ans, je suis arrivée à Paris et je me suis inscrite dans un conservatoire de jazz, un conservatoire d’arrondissement, pas le Conservatoire national. C’est là que j’ai acquis une vraie formation théorique. Ensuite, j’ai commencé une résidence au Baiser salé, un très petit club de jazz de 70 places. C’était en 2014, un an avant que je rejoigne L’Impératrice. Et, de 2014 à 2025, j’y ai donné un concert environ tous les deux mois, avec les mêmes musiciens.

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Vous avez gardé ce rendez-vous, y compris avec le rythme de tournée intense de L’Impératrice ?

C’était nécessaire. Je ne vais pas mentir, parfois, j’étais fatiguée. Mais ça me faisait énormément de bien. Dans ce club, je faisais ce que je voulais, je pouvais changer le répertoire au dernier moment. C’est ça qui est génial avec le jazz. Dans la pop, si tu veux changer une setlist, il faut parfois six mois de préparation, des résidences… Là, je jouais avec mes vieux amis avec qui j’ai développé une communication très naturelle.

Comment avez-vous choisi les morceaux qui figurent sur l’album de Flore Benguigui & The Sensible Notes ?

Je n’ai jamais arrêté d’écouter du jazz, qui a une histoire immense, presque infinie, avec des tonnes de morceaux à découvrir. C’est pour ça que j’ai voulu mélanger plusieurs choses dans la tracklist : des morceaux que des gens reconnaîtront et d’autres qui n’ont pas été rejoués depuis les années 1930. Je voulais proposer des versions différentes des standards. Everything Happens to Me a été repris des milliers de fois, je voulais donc faire un arrangement inédit et l’ai enregistré avec un vocodeur.

Pour What a Little Moonlight Can Do, j’ai utilisé un arpégiateur de synthé, mélangé à des instruments acoustiques de jazz. J’avais envie de brouiller les pistes, de m’autoriser beaucoup de choses. Je me suis dit que si ça ne plaisait pas aux puristes, ce n’était pas grave. Je ne débute plus ma carrière, donc je ressens moins cette pression de devoir absolument plaire à tout le monde.

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En septembre 2024, vous annonciez votre départ de L’Impératrice, en évoquant cette seule issue possible pour “protéger [votre] santé, physique et mentale” et en dénonçant des années de comportements toxiques. Vous souvenez-vous quand vous avez décidé de vous lancer dans ce projet, totalement différent ?

Au départ, c’était presque une réaction cathartique. J’ai même pensé à arrêter la musique. Que pouvais-je faire dans cette industrie tellement nauséabonde ? Mon premier réflexe n’a pas été de penser à un album, mais de jouer de la musique avec mes vieux amis, parce que ça me faisait du bien.

Ça a commencé en novembre 2024 : on a répété pour la première fois depuis longtemps, puis on a commencé à travailler sur de nouveaux morceaux, à faire des arrangements. C’est là que je me suis dit que c’était dommage que les gens doivent venir au Baiser salé pour entendre du jazz. On a donc décidé d’enregistrer des chansons, de faire des maquettes, de les envoyer à un label de jazz. Finalement, c’est Decca qui s’est intéressé au projet, ce que je n’aurais jamais imaginé dans mes rêves les plus fous.

Pourquoi un retour avec un groupe, les Sensible Notes, plutôt qu’en solo ?

Je ne pouvais pas simplement mettre mon nom, c’est un projet collectif. Sensible Notes est une blague de puriste : en jazz, la septième note s’appelle la note sensible en français. En anglais, sensible veut dire “raisonnable”, ce qui n’est pas du tout la même chose. Je trouvais amusant de traduire l’expression littéralement. Et la sensibilité est quelque chose de très important pour moi, dans la musique comme dans la vie.

Dans le genre blague de puriste, le titre de votre album, i-330 est aussi énigmatique…

i-330 est le nom d’une machine, conçue par ma sœur Fanny, que j’utilise sur scène, qui rassemble mes synthétiseurs et qui est musicalement un élément central du projet, parce qu’elle donne une sonorité très particulière. On n’a pas l’habitude d’en voir dans un club de jazz. Ce nom fait référence à Nous, un roman dystopique d’Evgueni Zamiatine, publié dans les années 1920, qui a énormément inspiré 1984 de George Orwell. Dedans, les personnages n’ont plus de noms, seulement des lettres et des chiffres.

Goody Goody, de Flore Benguigui & The Sensible Notes.

L’un des engagements que vous avez pris en quittant L’Impératrice est de travailler uniquement avec des femmes ou, du moins, le plus possible.

Évidemment, mes amis de longue date qui font partie du projet sont des hommes. Mais toutes les nouvelles personnes recrutées pour faire ce disque sont des femmes : la section cuivre, les ingénieures du son, la graphiste, la styliste… Au départ, le réflexe du label – et de beaucoup de personnes – est de proposer des hommes (des bons, d’ailleurs), mais là, j’avais vraiment envie d’aller chercher des femmes, parce qu’elles sont là, partout, il suffit d’aller les chercher.

Quelle artiste féminine aimeriez-vous que les auditeurs et auditrices découvrent grâce à votre disque ?

Margo Guryan, une autrice-compositrice extraordinaire qui est assez peu connue en France. Elle a écrit un morceau, More Understanding Than a Man, qui est à la fois très drôle et très misandre. Il aurait pu être écrit aujourd’hui, alors qu’il date des années 1950.

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Depuis 2020, vous animez le podcast Cherchez la femme, qui met en avant des femmes artistes invisibilisées. Il est depuis devenu un collectif qui organise des soirées événementielles. Cet album est-il d’une certaine manière une suite directe ?

Absolument. C’est un projet très cohérent avec ce que je suis. C’est la première fois que mon projet musical est totalement aligné avec mes combats. J’ai eu une liberté énorme avec cet album (choisir l’équipe, la direction artistique, la tracklist…), ce qui n’est pas toujours le cas pour les femmes artistes.

Vous jouerez au New Morning, fin mars, et le concert est déjà complet. L’énergie de la tournée, des grandes scènes internationales, ce que vous viviez avant, ne vous manque jamais ?

Pas du tout. Le rythme des tournées est extrêmement malsain. Dormir deux heures par nuit pendant des semaines, ce n’est pas humain. Et la santé mentale des artistes est très peu prise en compte. À force d’enchaîner les concerts millimétrés, on perd même le lien avec la musique. Faire de la musique devrait rester un plaisir.

Il y a de jeunes artistes, comme Yoa, qui s’entourent uniquement de femmes en tournée et c’est une très bonne façon d’essayer de préserver sa santé mentale (même si elle a un sacré rythme de tournée). Attention, je dis cela en ayant déjà le privilège d’avoir eu une carrière, de pouvoir dire ce que je veux et ce que je ne veux plus !

Vous ne pensiez jamais revenir si rapidement à la musique après L’Impératrice. Et, finalement, c’est comme si le jazz vous avait sauvée…

Quand on quitte un environnement toxique, on nous fait souvent croire qu’on n’est rien en dehors de cet espace. Je pensais vraiment que plus personne ne voudrait travailler avec moi. Quand on dénonce certaines choses dans l’industrie de la musique, on sait qu’on peut être blacklistée. C’est pour ça que je pensais d’abord me diriger vers autre chose.

On a l’impression que vous avez retrouvé votre identité…

On arrive très vite à se détester quand on évolue dans ce milieu qui nous maltraite. J’ai retrouvé mon lien à moi-même. C’est aussi lié au jazz. Et puis, j’ai retrouvé la liberté de dire ce que je veux sur scène : si je veux parler de la place des femmes dans la musique en plein concert, je le fais.

Sur les réseaux sociaux, on voit que vous êtes proches d’autres artistes féminines françaises de votre génération : Mélissende, Julia Jean-Baptiste, Yasmine Baïou… Que vous apportent-elles ?

Cette sororité m’a sauvée et me porte encore aujourd’hui. Avoir des amies qui partagent la même passion, c’est très puissant. Quand on vit des choses pas normales, mais qui sont normalisées, comme les violences psychologiques dans l’industrie de la musique, c’est d’autant plus important d’avoir des gens qui connaissent bien ce milieu autour de nous. Musicalement, on s’entend très bien, on fait des choses différentes, mais complémentaires.

Avez-vous un coup de cœur culturel à partager ?

Le film The Mastermind de Kelly Reichardt, un ovni, avec une bande originale de jazz !

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