À l’ère des applications de rencontre, aimer n’est plus seulement une histoire de hasard ou de destin. Cinéma, musique et littérature observent ces nouvelles façons de se lier, entre désir, peur de l’attachement et promesse infinie du swipe.
De nos jours, tomber amoureux n’a jamais été aussi simple. Toutefois, l’accès au sentiment amoureux semble plus confus que jamais. Le désir n’a pas disparu, loin de là, mais, à l’ère des applications de rencontre, il semble désormais pris dans un flux continu. Entre les messages par dizaines, les profils qui défilent sur les écrans, et les histoires qui commencent sans toujours savoir si elles doivent durer, l’ouverture à l’autre s’est considérablement transformée. L’ouverture, oui, mais également notre rapport au manque, à l’attente, à l’attachement. De la littérature au cinéma, en passant par la musique, les objets culturels n’ont de cesse de témoigner de cette mutation des liens. Petit tour d’horizon de ce nouveau panorama de l’amour !
L’amour moderne, une promesse sans fondement ?
On l’aura compris, à l’ère du swipe, chacun d’entre nous se voit contraint d’apprendre à aimer dans une société où tout peut être stoppé, remplacé, amélioré. Tout ceci installe une promesse implicite : l’amour est infini, toujours à portée de main. Cette pensée a toutefois un revers : plus l’idée d’avoir « du choix » existe, plus l’engagement devient fragile. Dans son film Deux mois, Cédric Klapisch met en scène Mélanie et Rémy, deux trentenaires rongés par la routine, dont le moral flirte avec la déprime. Ces derniers incarnent parfaitement la solitude ultraconnectée des villes, entre les applications de rencontre qui ne mènent à rien et la profusion de contacts que l’on ne connaît pas. Ici, l’amour devient alors une hypothèse, jamais une certitude.
Dans la même optique, le film de Caroline Vignal, Iris et les hommes, met en scène un personnage qui « navigue » entre les rencontres, les possibilités, dans une lucidité désabusée qui dit beaucoup de l’époque. Comme si l’abondance de choix rendait toute fixation suspecte. Une fatigue émotionnelle qui met en exergue une peur de se tromper, de s’attacher trop, de ne pas choisir sa « bonne » personne.
Contrôler son désir
L’amour contemporain suppose donc souvent de se retrouver face à soi-même. Par extension, il devient capital de gérer son identité numérique, afin d’être le ou la plus désirable. Ne pas trop en dire, ne pas répondre trop vite, ne pas laisser voir trop d’attachement, etc. Une sorte de prudence affective, qui traverse la culture depuis quelques années déjà. Derrière l’humour de certains films comme Love Hard (de Hernán Jiménez, disponible sur Netflix), dans lequel une jeune femme fait la rencontre d’un homme qui ne ressemble pas du tout à ses photos Tinder, derrière la légèreté apparente de certaines comédies romantiques modernes, on perçoit la même inquiétude : comment se projeter sur une image plutôt que sur une personne réelle ?
La musique contemporaine est également un très bon vecteur de cette ambivalence. Dans son titre Amour, Haine & Danger, la chanteuse Angèle met des mots sur cette tension :
« T’as rencontré un tas d’amis que t’as jamais, jamais vus pour de vrai / Mais à l’heure où on donne tous notre avis sur tout, aujourd’hui qu’est-ce qui est vrai ? »
Les relations s’entourent désormais de précautions, comme des clauses invisibles. Par extension, se montrer vulnérable devient un risque, tant la disparition de l’autre semble pouvoir survenir à tout instant.
Le silence, nouvel outil de rupture
On l’appelle le ghosting… C’est cette façon de ne plus se donner de nouvelles, sans rupture nette ni confrontation. Une expérience affective particulièrement évocatrice de l’ère numérique, puisque les piliers de ce concept ne sont autres que la solitude et le vide. Dans l’enquête de Thibault Lambert, Ce que Grindr a fait de nous (sous-titré « Amours et sexualité à l’ère des applications de rencontre »), on comprend très vite que le silence devient un mode de communication en soi.
L’absence de réponse implique souvent que l’on sait qu’il s’agit d’un désintérêt de la part de celui ou de celle à qui l’on écrivait. De la même manière, dans le roman d’Éric Reinhardt, L’amour et les forêts (adapté au cinéma par Valérie Donzelli), le silence est un symptôme profond, il n’est pas neutre. Il crée de l’attachement autant qu’il le détruit. Le ghosting ne nous dit rien d’autre que, bien souvent aujourd’hui, on s’attache d’abord à ce qui disparaît, plus qu’à ce qui reste.
L’envie d’aimer
Même après un ghosting ou un échec, le cœur cherche malgré tout à reconnecter avec l’amour, quelle que soit sa forme. C’est aussi dans cette perspective que l’on voit pulluler les téléphones dans des séries comme Black Mirror. Car oui, cet amour-là ne disparaît pas, il se transforme. La culture contemporaine ne nous offre pas de solution, mais elle pose une question essentielle : comment continuer à aimer dans un monde qui nous apprend en permanence à ne pas nous attacher ?
L’amour au temps des applications implique donc de savoir s’adapter. Dans son essai Quand on tombe amoureux, on se relève attaché, Boris Cyrulnik résume ce paradoxe en disant qu’aujourd’hui, chaque rencontre porte en elle la promesse du lien, mais aussi la certitude de la chute. Une lucidité qui n’empêche pas le fait que l’attachement est un geste irrépressible, comme une dernière preuve que l’amour résiste, partout, tout le temps.
Rencontres queers : une fatigue émotionnelle
Le cas des rencontres queer occupe une place centrale dans un pan de la culture amoureuse contemporaine. Car si les applications ont longtemps été des lieux de possibilités, de rencontres, de libertés, des rapports spécifiques se sont façonnés à la lueur de notre époque ultraconnectée. Ce que Grindr a fait de nous interroge frontalement cette réalité, au même titre que l’imposant ouvrage d’Arthur Dreyfus, Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, qui dépeint sur près de 2 300 pages une sexualité tantôt mécanique, tantôt répétée, qui ne donne pas toute sa texture au terme « rencontre ». Car, malgré la multiplicité des échanges, la solitude reste, l’intimité se fragmente, et le besoin de lien n’en est que plus fort.
Inscrire son désir sur la durée devient alors difficile, et il semblerait que ce questionnement puisse être appliqué à une large frange de la population.